Grand entretien Mort de Michel Fourniret : "C'est un mélange de colère, d'abattement et de souffrance ", selon Corinne Herrmann, avocate des familles des victimes

Le procureur de Paris a annoncé la mort du tueur en série Michel Fourniret à l'âge de 79 ans.

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Radio France
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Michel Fourniret lors de son transfert au procès de Charleville-Mézières, le 27 mai 2008. Photo d'illustration. (ALEXANDRE MARCHI / MAXPPP)

L'avocate des familles des victimes de Michel Fourniret, Corinne Herrmann, a fait part lundi 10 mai sur franceinfo de sa "colère", après la mort du tueur en série à l'âge de 79 ans. "Tout ce temps perdu coûte aujourd'hui beaucoup de douleur aux familles", a-t-elle dénoncé, en appelant également à la création d'un "pôle national avec des juges spécialisés" pour résoudre plus efficacement les affaires non élucidées. Désormais, en l'absence de Michel Fourniret, l'avocate dit compter sur Monique Olivier, ex-femme du tueur, pour faire des aveux à la justice notamment dans l'affaire Estelle Mouzin.

franceinfo : Quel est votre sentiment aujourd'hui, à l'annonce de la mort de Michel Fourniret ?

Corinne Herrmann : Notre sentiment est double : il est d'abord de penser à toutes les victimes, toutes celles pour lesquelles il avait été condamné et qui attendaient encore des paroles de lui ou des éléments de sa part. Il y a aussi de la colère parce que pendant des années, avec Didier Seban [l'autre avocat des familles des victimes], nous avons hurlé dans le vide en demandant à la justice d'interroger Michel Fourniret et Monique Olivier, ainsi que de reprendre les empreintes génétiques inconnues qui étaient présentes dans son fourgon et rien n'a été fait. Tout ce temps perdu coûte aujourd'hui beaucoup de douleur aux familles.

Vous connaissez Michel Fourniret puisque vous l'avez vu non seulement à la cour d'assises de la Marne. Vous étiez également à la reconstitution de Guermantes en octobre 2020. Que pouvez-vous nous dire sur cet homme, sur ce criminel ?

C'est un criminel hors norme, on ne s'y trompe pas, mais c'était aussi un humain derrière. Contrairement à ce qui est dit par beaucoup de pseudo-spécialistes qui ne l'ont pas suivi, n'ont pas lu toutes ses déclarations ou n'ont pas lu tous ses courriers - comme nous l'avons fait avec Didier Seban depuis 2004 - je peux vous dire qu'il avait envie de collaborer avec la justice. Il avait envie de jouer avec elle  mais il avait envie de donner des éléments. Il a toujours donné des éléments. Dès 2007, il a reconnu plusieurs crimes et on ne l'a pas entendu. Je dirai que cet homme, en tout cas, n'a pas été entendu quand il voulait donner des éléments.

"Que dire de lui ? C'est un humain à double visage. Un homme qui était en chasse de victime en permanence et qui ne pensait qu'à ça."

Corinne Herrmann

à franceinfo

En cela, il correspond tout à fait à un tueur en série et au profil qu'on peut voir dans les fictions ou aux États-Unis. C'était un homme qui ne pensait qu'à la prédation.

Une des caractéristiques qui semblaient le définir aux yeux des experts, c'était aussi un côté manipulateur. Est-ce que, même en tant qu'avocate, se retrouver confronté à Fourniret pouvait avoir quelque chose de douloureux ?

Tous les tueurs en série sont des manipulateurs. Que ce soient Émile Louis, Francis Heaulme ou ceux qui vont peut-être arriver, ce sont tous des manipulateurs. Pourquoi ? Parce qu'ils veulent gagner face à la justice et face aux victimes. Ils veulent être les plus forts. Ils se croient l'égal de Dieu et ils jouent avec nous parce qu'ils ont la vérité et que nous, nous ne l'avons pas.

Être dans les yeux de ces tueurs en audience ou en interrogatoire, ça s'apprend, c'est un métier. Il ne faut pas rentrer dans leur jeu. Il faut les voir comme des humains, avec toutes les failles des humains. Il faut travailler sur leurs failles. Les actes commis sont terribles mais si on voit l'humain et qu'on échange avec lui, on arrive à obtenir des choses car ce ne sont que des humains.

Ce jeu dont vous parlez est particulièrement pervers...

Oui, il est pervers. Oui, c'est un sadique et un criminel. C'est quelqu'un qui joue avec les victimes, qui crée la souffrance autour de lui, qui veut créer cette souffrance. Lorsqu'ils sont interpellés, ils jouent avec les familles des victimes et essayent de les faire souffrir encore et encore autant que possible. Mais à côté de cela, ça reste des humains avec des souffrances. Notre travail à nous, c'est d'aller les chercher dans leur souffrance et dans leurs failles pour essayer de les faire parler et pour leur faire retirer leur armure.

"Ce ne sont pas des surhommes. Ils ne sont pas surhumains, c'est tout le contraire. Mais cela reste des pervers qui jouent avec nous."

Corinne Herrmann

à franceinfo

Sa mort veut dire qu'il n'y aura pas de procès en la présence de Michel Fourniret concernant l'affaire Estelle Mouzin et tous les crimes qu'il a reconnus récemment. Est-ce que sans lui, il y a suffisamment d'éléments pour aller devant une cour d'assises ?

Alors oui, il n'y aura plus de procès avec Michel Fourniret. Ce sera à la juge d'instruction de décider si elle a suffisamment d'éléments contre Monique Olivier pour la renvoyer devant une cour d'assises. Je rappelle que c'était un couple de criminels, qu'elle était présente, et qu'elle a été condamnée en 2008. Je rappelle qu'elle a confirmé les déclarations de Michel Fourniret, voire qu'elle les a complétées. Ce sera à la juge d'instruction de dire si elle la met en accusation devant la cour d'assises de Paris.

Quelles ont été les réactions des familles de victimes à la mort de Michel Fourniret ?

On échange avec nos victimes, on les a appelées. Nous ne les avons pas encore toutes eues au téléphone. Selon le degré d'avancement de la procédure, les réactions sont différentes. Je rappelle que dans le dossier Lydie Logé, ils ont été entendus, mais ils n'ont pas été entendu par le juge d'instruction. Ils ont été entendus par les policiers et donc, on commençait juste cette instruction. Pour cette famille, c'est juste terrible qu'elle ne puisse avoir les réponses de Michel Fourniret. C'est un mélange de colère, d'abattement et de souffrance parce qu'on leur rappelle leurs proches tués par Michel Fourniret.

Cette mort n'est cependant pas une surprise car Michel Fourniret était très diminué depuis des mois, mais les familles ne s'étaient sans doute pas fait une raison ?

On ne se fait jamais une raison. On attend de l'instruction d'avoir des éléments et d'avoir des réponses et de retrouver des corps. On ne se fait une raison qu'aujourd'hui.

Qu'est-ce qui a pêché dans le dossier de la disparirion d'Estelle Mouzin, selon vous ? Pourquoi n'avez-vous pas été écoutés ?

Parce que, tout simplement, en France, on juge les tueurs en série pour un fait ou deux faits, puis on abandonne les poursuites et les recherches parce qu'on ne sait pas rentrer dans leur fonctionnement. On ne sait pas les comprendre et on perd beaucoup de temps. À chaque fois, il faut réexpliquer. À chaque fois, il faut former de nouveau des magistrats et des enquêteurs, les convaincre de travailler sur tout leur parcours et pas sur un seul fait.

Maintenant que Michel Fourniret est décédé, attendez-vous des paroles et des avancées de la part de son ancienne femme, Monique Olivier ?

Oui, bien sûr, on attend beaucoup de choses d'elle. Vous savez qu'il y a quinze jours, on était avec elle. Nous sommes restés quatre jours sur les lieux qu'elle indiquait. Elle nous a donné des éléments complémentaires sur le scénario. Il ne faut pas oublier qu'ils étaient deux dans ces crimes, qu'elle l'a assisté, qu'elle a vu des choses et qu'elle peut encore nous donner des explications. Les familles espèrent que ces explications seront recherchées par la justice et qu'elle nous parlera.

Vous évoquez ces fouilles qui ont été à nouveau effectuées dans les Ardennes dans l'affaire Estelle Mouzin et qui, pour l'instant, ne sont pas concluantes. Va-t-il y avoir de nouvelles opérations, de nouveaux rendez-vous dans les prochaines semaines, les prochains mois ?

C'est la juge d'instruction qui décidera. Nous allons le lui demander. Néanmoins, l'instruction n'étant pas finie, il y aura encore des vérifications. Il faut savoir qu'il y avait des fouilles il y a quinze jours, mais il y avait aussi des interrogatoires de Monique Olivier tous les jours. L'instruction avançait sur deux plans différents. Nous avons toujours Monique Olivier. J'espère qu'elle contribuera à apaiser la douleur des familles.

Il y a des expertises ADN en cours sur des traces qui ont été relevées sur un certain nombre d'objets appartenant à Michel Fourniret. Attendez-vous beaucoup de choses de ces nouvelles expertises ? Pourrait-il y avoir de nouvelles victimes de Michel Fourniret ?

Il y aura certainement de nouvelles victimes. On sait que Lydie Logé, la dernière victime en date, a été identifiée grâce à ces expertises. Là aussi, j'ai beaucoup de colère personnelle : certains de ces ADN, nous les connaissons depuis 2005 et 2006. Nous n'avons cessé de demander qu'il soit exploité. Pourquoi avons-nous attendu 2021 alors que nous les avions en 2006 ? Pourquoi avoir attendu tant de temps pour placer les familles devant une douleur nouvelle ? Des familles qui sauront qu'elles n'auront pas de réponse parce que si jamais l'ADN a été identifié, Michel Fourniret ne sera là pour répondre.

Vous appelez de vos vœux depuis des années à la création d'un pôle national d'enquête sur ces affaires non élucidées, ces "Cold Case". Un rapport a été remis à la chancellerie il y a quelques semaines. On attend maintenant l'arbitrage du ministre de la Justice. Est-ce que pour vous, c'est la seule façon d'éviter ce fiasco judiciaire qu'a été pendant de nombreuses années l'affaire Estelle Mouzin ?

Tout à fait. Il faudrait des juges qui sont spécialisés de par leur expérience, comme on le voit par exemple pour le pôle du terrorisme, il faudrait des magistrats spécialisés mais aussi des enquêteurs et peut-être des avocats derrière. Cela éviterait ce genre de situation parce qu'on saura traiter ce phénomène-là, on saura interroger ces tueurs en série, on saura aller vite et trouver les indices. On appelle à la création de ce pôle national depuis plus de vingt ans avec Didier Seban. On souhaite ce pôle national avec des juges spécialisés, qu'on puisse entendre les familles et qu'on puisse rechercher ces phénomènes.

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