Quatre questions sur l'emploi du terme "islamophobie", qui fait (une nouvelle fois) débat

A la veille d'une manifestation contre l'islamophobie à Paris, l'usage de ce mot est âprement critiqué par une partie de la classe politique, du Rassemblement national au Parti communiste, en passant par le gouvernement.

Une banderole lors d\'une manifestation contre l\'islamophobie, à Nantes (Loire-Atlantique), le 19 octobre 2019. 
Une banderole lors d'une manifestation contre l'islamophobie, à Nantes (Loire-Atlantique), le 19 octobre 2019.  (ESTELLE RUIZ / NURPHOTO / AFP)

Une nouvelle fois, le terme "islamophobie" suscite la polémique. Alors qu'une cinquantaine de personnalités et organisations ont appelé à manifester à Paris, dimanche 10 novembre, pour "dire stop à l'islamophobie", l'usage de ce mot est âprement critiqué par une partie de la classe politique, du Rassemblement national au Parti communiste, en passant par le gouvernement.

"Il y a en ce moment des mots qu'on utilise et qui n'apaisent pas le débat. Qui au contraire, l'accentuent, le stigmatisent, l'aggravent. Et celui du débat sur l'islamophobie aujourd'hui contribue à cela", a affirmé le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, sur franceinfo, jeudi 7 novembre. Que reprochent certains responsables politiques à ce terme ? Que recoupe-t-il et que répondent ses défenseurs ? Franceinfo fait le point. 

Quelle est la définition du mot "islamophobie" ? 

D'après le Larousse, l'islamophobie est l"hostilité envers l'islam, les musulmans". Dans son édition de 2007, Le Petit Robert qualifie quant à lui l'islamophobie comme une "forme particulière de racisme dirigé contre l'islam et les musulmans qui se manifeste en France par des actes de malveillance et une discrimination ethnique contre les immigrés maghrébins". En 2012, le dictionnaire s'est finalement rabattu sur la définition de son concurrent, plus laconique. 

Du côté des instances publiques, la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) est l'une des rares à faire usage du terme. Elle le définit comme une "attitude d'hostilité systématique envers les musulmans, les personnes perçues comme telles et/ou envers l'islam".

Pourquoi le terme fait-il polémique aujourd'hui ?

Après le virulent débat sur le port du voile, une cinquantaine de personnalités ont appelé, dans Libération, à battre le pavé à Paris. Intitulée "Le 10 novembre, à Paris, nous dirons Stop à l'islamophobie", la tribune a été signée par plusieurs figures de gauche, dont le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, le chef de file de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, et celui de Génération.s, Benoît Hamon. 

Mais cet appel a suscité des divisions à gauche. Yannick Jadot (Europe Ecologie-Les Verts), qui a pourtant signé la tribune, a affirmé sur franceinfo qu'il ne "validait pas l'ensemble du texte" et qu'il ne se rendrait pas à la marche. Côté communiste, si le porte-parole Ian Brossat était signataire de la tribune, ce n'était pas le cas du premier secrétaire du parti, Fabien Roussel, qui a dit trouver "réducteur" le terme "islamophobie".

Le débat autour de ce mot est en réalité un serpent de mer, qui fait régulièrement la une des médias. En 2013, Manuel Valls avait refusé de l'utiliser, affirmant dans les pages de L'Obs qu'il s'agissait d'un "cheval de Troie des salafistes". Dix ans plus tôt, c'était l'essayiste Caroline Fourest qui en avait fait un sujet de polémique, en affirmant dans une tribune publiée par Libération que des "associations accusent de plus en plus souvent les défenseurs de la laïcité d'être des 'islamophobes'."

Pourquoi est-il critiqué ? 

Pour ses contempteurs, le terme vise à empêcher toute critique de l'islam, en empêchant la distinction entre le racisme à l'adresse des musulmans, délictueux, et la critique de la pratique religieuse, autorisée dans une société laïque. "Ceux qui utilisent ce mot-là s'en servent pour empêcher de critiquer l'islamisme et le communautarisme que je dénonce", a affirmé sur franceinfo Christophe Castaner.

"C'est une manifestation organisée par les islamistes.Tous ceux qui vont se rendre à cette manifestation seront main dans la main avec les islamistes, c'est-à-dire ceux qui développent dans notre pays une idéologie totalitaire", a de son côté affirmé la présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen, samedi 9 novembre. 

Là encore, c'est le même argumentaire qui anime le débat national depuis une quinzaine d'années. En 2003, Caroline Fourest dénonçait "un continuum qui tend à disqualifier les partisans de la laïcité", arguant que le terme "islamophobie" avait "pour la première fois été utilisé en 1979, par les mollahs iraniens qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de 'mauvaises musulmanes'".

Que répondent ses défenseurs ? 

Interrogé par l'AFP, l'historien Nicolas Lebourg dénonce le "mythe" selon lequel le terme "islamophobie" aurait été créé par les mollah iraniens. D'après lui, le terme "naît en 1910, dans une période d'innovation lexicale" où apparaissent aussi les mots "xénophobie" et "racisme". "Il faut préciser le sens, essayer d'éviter les manipulations et les controverses. Mais le mot est là".

"En France, en général, on a des difficulté à nommer les choses", avance de son côté auprès de l'AFP Nada Afiouni, maîtresse de conférence à l'université du Havre et spécialiste des discriminations en France et au Royaume-Uni. "On a supprimé le terme 'race' et pourtant le racisme existe. Avec le mot islamophobie, c'est le même processus et pourtant les discriminations envers les musulmans persistent", explique-t-elle.

"On critique la forme pour ne pas parler du fond, qui est que les musulmans sont stigmatisés et victimes de violences racistes", regrette Madjid Messaoudene, un des organisateurs de la manifestation du 10 novembre, citant l'attentat contre une mosquée à Bayonne et l'affaire de la femme voilée prise à partie par un élu RN lors du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté.

Interrogé par franceinfo, l'élu, en charge de la lutte contre les discriminations à la mairie de Saint-Denis, regrette "l'indignation sélective qui est insupportable". "Lorsqu'une personne est victime d'un acte homophobe, cela ne viendrait à l'idée de personne de lancer un débat sur la justesse du terme 'homophobie'. Alors pourquoi remettre systématiquement en cause les violences lorsqu'elles visent les musulmans ?", s'indigne-t-il. Avant de trancher : "Nous continuerons d'utiliser ce terme, parce que ce sont les concernés qui l'ont choisi. Et la moindre des choses dans un débat sur le racisme et les discriminations, c'est d'écouter les victimes."