Soupçons d'attouchements sexuels dans un collège : "Il ne faut pas prendre cette situation à la légère"

Alors que des élèves de 6e d'un collège parisien sont soupçonnés d'attouchements sexuels, francetv info a interrogé une pédopsychiatre, qui estime que ces actes vont plus loin que la simple découverte sexuelle enfantine.

(Photo d\'illustration) Entre 11 et 14 ans, les interdits sexuels sont acquis et les préadolescents agissent donc en connaissance de cause, selon la pédopsychiatre Dominique Frémy.
(Photo d'illustration) Entre 11 et 14 ans, les interdits sexuels sont acquis et les préadolescents agissent donc en connaissance de cause, selon la pédopsychiatre Dominique Frémy. (CATHERINE LEDNER / STONE SUB / GETTY IMAGES)

Ils sont six garçons, scolarisés en 6e au collège Montaigne, dans le très chic 6e arrondissement de Paris, à être soupçonnés d'attouchements sexuels sur plusieurs filles de leur classe. Ils les auraient "coincées" dans les toilettes pour les toucher (seins, vulves, fesses) et proférer des propos obscènes. Selon une élève de 6e, qui s'est confiée à ses parents, ces garçons regardent aussi des vidéos pornographiques sur leurs smartphones, pendant la récréation.

La direction du collège a sanctionné les élèves, lundi 11 mai, en fonction de la responsabilité qu'elle attribue à chacun : deux élèves sont considérés comme les leaders. C'est maintenant à la justice de déterminer la gravité des faits. Le parquet de Paris a ouvert une enquête pour agressions sexuelles sur mineurs de 15 ans, indique vendredi 15 mai Le Parisien. "Ce n'est qu'une partie de touche-pipi, comme il y en a dans tous les établissements", rétorque pourtant au quotidien une source proche du dossier.

A 11 ans, un attouchement peut-il être considéré comme un geste innocent ? Lorsqu'un pré-adolescent regarde des films X sur son smartphone, quelles peuvent être les conséquences ? Interrogée par francetv info, Dominique Frémy, pédopsychiatre responsable de l'unité du psychotraumatisme du centre hospitalier de Novillars, près de Besançon (Doubs), donne des éléments de réponse.

Francetv info : Peut-on considérer qu'en 6e, les enfants peuvent encore jouer à touche-pipi, en toute innocence ? 

Dominique Frémy : Pas vraiment. On parle de jouer à touche-pipi pour des enfants plus jeunes, âgés de 5 ou 6 ans, qui sont dans une phase de découverte sexuelle. Entre 11 et 13-14 ans, lors de la préadolescence, ce n'est plus l'âge.

Mais l'âge n'est pas le seul critère. Quand on parle de touche-pipi, il s'agit d'un jeu autour d'une curiosité mutuelle, accepté par chacun des deux enfants, sans aucune contrainte. Cette notion est primordiale : dès qu'une contrainte est exercée, on n'est plus du tout dans un jeu. S'il existe une contrainte, il ne faut pas prendre cet acte à la légère. 

Mais au sein de ma profession, cela fait débat. Certains collègues parlent eux-mêmes de touche-pipi lorsqu'il s'agit d'agressions sexuelles entre mineurs. Or, depuis cinq ans, je reçois de plus en plus de mineurs pour des actes commis sur d'autres mineurs, et pas seulement des adolescents. Par exemple, j'ai reçu un enfant de 8 ans qui a imposé une fellation à un enfant de 5 ans. Il ne faut pas banaliser ces situations, qui méritent un rappel à la loi. Sinon il y a un risque de récidive.

A la puberté, le corps change. Préados et ados découvrent leur sexualité. Est-ce que cet apprentissage passe nécessairement par un acte transgressif ?

Non. A cet âge-là, les interdits sexuels sont acquis, les préadolescents et adolescents agissent donc en connaissance de cause. Mais il ne faut pas oublier qu'à cette période de la vie, les filles ont davantage de maturité sexuelle que les garçons du même âge. Elles vont donc avoir plus de recul, savoir plus rapidement ce qui est autorisé, ce qui ne l'est pas.

Au collège, il faut également prendre en compte la dynamique de groupe. Entre eux, les élèves sont dans la surenchère, dans une attitude de prestance. Les plus âgés, plus matures sur le plan sexuel, peuvent entraîner les autres. La relation de groupe joue beaucoup : un collégien peut décider de suivre d'autres élèves parce qu'il a peur de se retrouver à l'écart du groupe s'il ne le fait pas.

Dans ce collège parisien, les élèves ont, selon plusieurs témoignages, visionné des vidéos pornographiques. Est-ce que cela peut inciter au passage à l'acte ?

Les élèves peuvent avoir envie de faire ce qu'ils ont vu. Ils vont alors chercher un sujet d'expérience, et la fille deviendra un objet expérimental. De plus en plus de mineurs vont sur des sites pornographiques. Parfois, ils s'y retrouvent par hasard, mais ils ont la curiosité de voir ce qu'il y a dans ces vidéos.

Est-ce propre à notre époque ?

La curiosité sexuelle n'est pas nouvelle. Dans les années 1980 et 1990, et même avant, les adolescents pouvaient consulter des magazines pornographiques ou lire de la littérature érotique. La différence, aujourd'hui, c'est qu'on trouve des vidéos plus facilement sur internet. De ce fait, il y a une montée en puissance du phénomène.

Mais attention, il ne faut pas tout mettre sur le compte des vidéos pornographiques. Parmi les mineurs auteurs de violences sexuelles, certains sont eux-mêmes victimes. Ils s'identifient alors à l'agresseur et font subir ce qu'ils ont subi, parfois lorsqu'ils étaient plus jeunes, parfois avec d'autres adolescents. Selon une étude réalisée par Monique Tardif, psychologue clinicienne et professeure à l'université du Québec, à Montréal (Canada), 30% des mineurs auteurs de violences sexuelles ont eux-mêmes été victimes de violences sexuelles auparavant.

Une association va intervenir dans les classes de ce collège parisien pour parler de la relation fille-garçon : est-ce une initiative efficace ?

Oui, c'est utile, même si les associations agissent surtout en amont. Elles font plutôt un travail de prévention. Lorsqu'on est devant des cas avérés de violences sexuelles entre mineurs au sein d'un établissement, il faut être vigilant face à l'attitude de la victime et de l'auteur. La première, comme n'importe quelle victime de violences sexuelles, peut se sentir salie et honteuse. Le retour en cours peut être douloureux, si les faits sont revisités par les autres élèves. Certains peuvent avancer : "Elle l'a bien cherché", "C'est son style"... Les propos prononcés par les uns et les autres peuvent faire des dégâts.

De son côté, l'auteur peut réintégrer l'établissement en attendant une décision judiciaire. Si possible, les parents aussi doivent être responsabilisés et ne pas vouloir défendre leur enfant à tout prix. 

Enfin, l'obligation de soins prononcée par la justice est essentielle. Il faut comprendre ce qui a motivé le passage à l'acte : l'auteur de ces gestes a-t-il lui-même été victime ? Est-ce une pulsion ? Il faut soigner pour éviter la récidive, c'est le plus important.