Vrai ou fake Covid-19 : peut-on affirmer qu'un effet du couvre-feu à 18 heures "tend à se faire sentir", comme l'a déclaré Olivier Véran ?

Le taux d'incidence a globalement diminué dans les quinze départements sous couvre-feu depuis le 2 janvier, mais cette moyenne cache des disparités. Il est encore trop tôt pour évaluer l'impact de la mesure sur les hospitalisations.

Article rédigé par
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
Bordeaux sous couvre-feu, le 16 janvier 2021. (STEPHANE DUPRAT / HANS LUCAS / AFP)

C'est la question que tout le monde se pose depuis son instauration sur l'ensemble du territoire le 16 janvier. Le couvre-feu de 18 heures est-il efficace pour freiner l'épidémie de Covid-19 ? Invité de France Inter, mardi 19 janvier, le ministre de la Santé, Olivier Véran a déclaré, non sans quelques précautions, qu'un effet de cette mesure "tend à se faire sentir"

>> Coronavirus : retrouvez les dernières informations sur l'épidémie dans notre direct

"D'après les chiffres dont je disposais hier soir, on voyait que dans les quinze départements qui avaient été mis sous couvre-feu à 18 heures dès le 2 janvier, l'incidence, le nombre de nouveaux diagnostics étaient plutôt en baisse", a assuré Olivier Véran. Le ministre de la Santé a estimé cette évolution à "moins 16% à peu près sur une semaine", assure-t-il. 

Une "diminution globale"

Le taux d'incidence, auquel Olivier Véran fait référence, est l'un des principaux indicateurs utilisés pour surveiller l'évolution de l'épidémie. Il correspond au nombre de personnes testées positives au Covid-19 en une semaine, sur 100 000 habitants. Or, si l'on compare son évolution dans les quinze premiers départements placés sous couvre-feu dès les 2 janvier, et dans les 86 autres départements, où le couvre-feu n'a été imposé qu'à partir du 10, du 12 ou du 16 janvier, la différence de trajectoire saute aux yeux. 

Dans les quinze départements sous couvre-feu depuis le 2 janvier, le taux d'incidence moyen entame une baisse, une semaine après l'instauration de la mesure. Après un pic à 319 pour 100 000 habitants le 8 janvier, la courbe s'inverse, jusqu'à revenir à 267 le 17 janvier, soit le même niveau que le 2 janvier. C'est une chute de 16% au 16 janvier, comme l'a avancé Olivier Véran. Dans les 86 autres départements, le taux d'incidence moyen poursuit sa légère progression : de 182 au 8 janvier à 186 au 17 janvier.

Des disparités entre les départements

Le mathématicien Jean-Stéphane Dhersin, qui a mis en place la plateforme de modélisation de l'épidémie MODCOV19 au CNRS, invite cependant à ne pas surinterpréter ce "meilleur comportement global" des quinze départements placés les premiers sous couvre-feu par rapport aux 86 autres.

D'abord, parce que cette "diminution globale" cache des disparités. La chute du taux d'incidence a été nette dans le Doubs, la Haute-Marne, la Meuse ou la Moselle. En revanche, dans les Alpes-Maritimes, la Nièvre, la Saône-et-Loire ou le Territoire de Belfort, le taux d'incidence s'est maintenu à un niveau élevé. En outre, un tassement de la baisse, voire un retour à la hausse se dessine sur les derniers jours dans la plupart de ces quinze départements. 

Ce taux d'incidence est, en outre, un indicateur à manipuler avec précaution. En l'observant, on peut certes "lire une tendance avec une semaine d'avance par rapport aux hospitalisations", note Jean-Stéphane Dhersin. Il peut toutefois s'avérer "trompeur", prévient sur franceinfo l'épidémiologiste Catherine Hill. "Plus vous allez dépister de gens, plus le nombre de cas positifs va être grand et plus ce taux va augmenter", résume l'épidémiologiste Martin Blachier. Or, le nombre de tests réalisés a brusquement augmenté à l'occasion des retrouvailles en famille pour les fêtes de fin d'année.

A l'inverse, pointe Catherine Hill, "si on ne teste que les personnes symptomatiques qui le sollicitent, on va sous-estimer considérablement la vraie incidence qui est la fréquence des contaminations dans la population". Conclusion de la biostatisticienne : "Il faut être méfiant avec tous les indicateurs qui reposent sur la positivité des tests, ils sont problématiques parce qu'ils dépendent de la proportion de la population qui est testée."

"Trop tôt" pour voir l'effet sur les hospitalisations

Compte tenu de ces faiblesses, Pascal Crépey, enseignant-chercheur au département d'épidémiologie et de biostatistiques de l'Ecole des hautes études en santé publique, "préfère attendre l'impact sur les admissions hospitalières" pour juger de l'efficacité du couvre-feu. L'évolution du nombre d'hospitalisations constitue pour le chercheur un bien meilleur indicateur, car il est "beaucoup plus stable que l'incidence des personnes détectées positives". "Le problème, soulève l'épidémiologiste, c'est qu'il faut attendre encore un peu pour avoir une image 'non bruitée' de la situation."

Il s'écoule en effet plusieurs jours entre l'infection, l'apparition des symptômes et le développement de formes graves de la maladie nécessitant une hospitalisation. Lors de la première vague, l'effet du confinement, imposé le 17 mars, n'avait pu être observé que onze jours plus tard, constatait la Drees (PDF), le service des études statistiques du ministère de la Santé. Il avait même fallu attendre sept jours de plus, soit près de trois semaines, pour que les hospitalisations commencent à diminuer. Le nombre de personnes hospitalisées avait continué à augmenter jusqu'au 5 avril, puis il avait stagné, avant de chuter peu à peu.

Pour l'instant, en dehors de cette "diminution globale" du taux d'incidence dans les quinze premiers départements mis sous couvre-feu, "on n'a rien de plus palpable", résume Jean-Stéphane Dhersin. Pour les dix départements suivants, où le couvre-feu a débuté le 10 ou le 12 janvier, "c'est trop tôt" et "sur le couvre-feu à l'échelle nationale, c'est encore impossible" à mesurer.

Il est aussi compliqué, voire impossible de mesurer l'impact d'une seule mesure au milieu de nombreux autres phénomènes : l'augmentation des dépistages pendant les fêtes de fin d'année, les contaminations à l'occasion de ces retrouvailles, la période hivernale plus propice aux infections, l'arrivée de variants plus contagieux...

Un possible "effet de résonance"

Avec le couvre-feu, "on a rendu les contacts plus compliqués", résume le chercheur. Cela devrait donc provoquer une diminution des contaminations. L'application de cette mesure coercitive a "peut-être" aussi entraîné "une prise de conscience" au sein de la population. Celle-ci pourrait avoir mieux observé les gestes barrières, envisage-t-il, y compris dans les départements qui n'étaient pas encore soumis au couvre-feu. 

Des chercheurs de Santé publique France ont également émis l'hypothèse de cet "effet de résonance" dans une étude (en anglais) publiée mi-décembre. "On ne pourra jamais faire la part des choses", conclut Jean-Stéphane Dhersin, qui ajoute : "Ce n'est pas parce qu'on ne peut pas prouver l'efficacité d'une mesure qu'elle n'a pas d'effet."

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.