Soupçons de financement libyen de la campagne de Sarkozy : que retenir de l'enquête du "Monde" ?

Le quotidien révèle jeudi de nouveaux éléments sur les soupçons de financement par la Libye de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007. Franceinfo vous résume les principaux points de cette enquête.

Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy, le 10 décembre 2007, à l\'Elysée.
Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy, le 10 décembre 2007, à l'Elysée. (REUTERS)

Trois ans et demi d'investigations des juges du pôle financier, des centaines de documents... et toujours aucune preuve tangible concernant un financement présumé de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007 par les circuits de Mouammar Kadhafi. Pour autant, les soupçons se préciseraient selon les révélations du Monde, jeudi 3 novembre, qui a eu accès aux détails de l'enquête des juges.

Le jour du deuxième débat entre les candidats à la primaire à droite, le quotidien du soir publie une série d'articles consacrés à "l'existence d'un vaste système délictueux, impliquant des personnalités liées à Nicolas Sarkozy". Des révélations étalées sur 3 jours qui prouveraient, selon le journal, les dessous d'une organisation dédiée à protéger l'ancien chef de l'Etat des offensives judiciaires.

Franceinfo vous résume les points essentiels de ce premier volet de l'enquête du Monde.

Des indices qui s'accumulent

Notes déclassifiées, interceptions téléphoniques, témoignages sous X… Menée dans le plus grand secret, l'enquête des juges d'instruction du pôle financier Serge Tournaire et Aude Buresi a permis d'accumuler de nombreux documents depuis l'ouverture d'une information judiciaire contre X le 19 avril 2013. Ressortent sept témoignages qui accréditent l'hypothèse du versement de fonds par Mouammar Kadhafi à l'équipe de Nicolas Sarkozy. Selon Le Monde, les magistrats instructeurs jugeraient désormais "probable l'hypothèse d'un financement libyen".

Au centre des révélations du quotidien, l'ancien ministre libyen du pétrole Choukri Ghanem, retrouvé mort noyé dans le Danube, à Vienne (Autriche), en 2012, dans des circonstances troubles. Fin septembre, le site Mediapart (article payant) dévoilait l'existence d'un carnet de notes actuellement exploité par la justice. L'ancien dirigeant y évoquait, le 29 avril 2007, une série de versements pour un montant de 6,5 millions d'euros. L'ex-ministre se trouvait alors dans la résidence de Bachir Saleh, ancien directeur de cabinet de Mouammar Kadhafi. Le Monde révèle ce jeudi les verbatims de ce carnet. 

A midi, j’ai déjeuné avec Baghdadi Ali Al-Mahmoudi [Premier ministre] et Bachir Saleh à la ferme de Bachir. Bachir a parlé, disant avoir envoyé 1,5 million d’euros à Sarkozy quand Saïf [Al-Islam Kadhafi, fils du numéro un libyen] donnait 3 millions d’euros. Mais on leur a dit que l’argent n’était pas arrivé. Il semblerait que les mecs en chemin l’ont détourné, tout comme ils lui ont pris 2 millions en provenance d'Abdallah Senoussi [chef des services de renseignements libyens].Choukri Ghanem

Contacté par Le Monde, Bachir Saleh affirme n'avoir aucun souvenir de cette réunion.

Autre faisceau d'indices concordants pour les journalistes du Monde, une mystérieuse villa dans le sud de la France. Selon plusieurs dignitaires libyens, la vente de ce bien immobilier aurait pu permettre de blanchir des fonds destinés au financement de la campagne de Nicolas Sarkozy, notamment par l'intermédiaire d'un homme clef de la "Sarkozie" : Alexandre Djouhri.

Le rôle trouble de l'entourage de Sarkozy mis à nu

C'est l'une des personnalités qui intéresse les enquêteurs. Alexandre Djouhri, ou "Monsieur Alexandre", comme il aime se faire appeler, est un intermédiaire incontournable des relations franco-libyennes lors du quinquennat de Nicolas Sarkozy. Un temps proche du banditisme francilien avant d'être introduit dans la "Chiraquie", cet homme d'affaires serait, selon Le Monde, un acteur décisif du réseau censé protégé l'ancien président de poursuites judiciaires.

D'après ses agendas saisis par la justice, Nicolas Sarkozy l'a rencontré deux fois avant le second tour de l'élection présidentielle, en mars et en avril 2007, avant de le revoir à neuf reprises jusqu'en février 2010. Il est soupçonné par les juges d'avoir mis ses compétences au service du financement occulte de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007.

Il est également soupçonné d'avoir, avec l'aide de Bernard Squarcini, alors patron des services de renseignement  intérieur (DCRI), exfiltré secrètement le directeur de cabinet de Mouammar Kadhafi, Bachir Saleh, lors de l'entre-deux-tours de la présidentielle de 2012 alors que ce dernier était sous le coup d'un mandat d'arrêt d'Interpol, de Paris vers l'Afrique du Sud, où le président Jacob Zuma réputé autrefois proche de Mouamar Kadhafi.

Alexandre Djouhri serait également l'un des commanditaires d'une lettre, rédigée par un ancien policier reconverti dans le privé et signée du nom de Bachir Saleh, visant à innocenter Nicolas Sarkozy. Selon Le Monde, l'idée même de cette lettre viendrait de Nicolas Sarkozy en personne et de son directeur de cabinet, l'ancien préfet de police Michel Gaudin. Le quotidien du soir se base notamment sur la retranscription d'écoutes téléphoniques entre Alexandre Djouhri et Michel Gaudin. On ignore aujourd'hui si cette lettre est arrivée à destination des magistrats. Contacté par Le Monde, le principal intéressé n'a "pas donné suite" aux questions des journalistes. 

Des convocations de la justice restées sans réponse 

Sollicités par la justice française, ni Bacher Saleh, ni Alexandre Djouhri ne se sont rendus aux convocations des juges. Depuis mars 2015, et la mise en examen de Claude Guéant pour blanchiment de fraude fiscale en bande organisée, faux et usage de faux dans cette affaire, Alexandre Djouhri a quitté la France.

A ce jour, Nicolas Sarkozy n'a pas été entendu dans le cadre de l'instruction visant un possible financement de sa campagne présidentielle en 2007 par la Libye. "Mais selon toute vraisemblance, indique l'un des journalistes du Monde auteur de l'enquête, il devrait l'être un jour compte tenu de l'accumulation des soupçons qui pèsent sur cette campagne."