"On risque de payer très cher ce retard à l'allumage" : la lenteur et l'opacité de la campagne de vaccination contre la variole du singe inquiètent le public cible

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Une soignante vaccine un homme contre la variole du singe, le 20 juillet 2022 à Nancy (Meurthe-et-Moselle). (MAXPPP)

Ouverts depuis le 11 juillet, les créneaux de vaccination contre cette maladie sont rares. Les associations de prévention réclament davantage de transparence aux autorités.

Cet article a été mis à jour après sa publication, jeudi 21 juillet au matin, avec des précisions apportées par la direction générale de la santé, notamment sur le nombre de doses de vaccin disponibles.


"Les créneaux partent aussi vite que des places de concert de Lady Gaga !" Au bout du fil, le coordinateur chargé de la prévention pour l'association Act-Up Paris, Marc-Antoine Bartoli, ironise mais ne cache pas sa préoccupation : malgré la forte hausse du nombre de cas de variole du singe en France (les autorités sanitaires et les associations interrogés dans cet article privilégient toutefois le terme anglais de monkeypox), trouver un créneau de vaccination relève du parcours du combattant. D'après les derniers chiffres communiqués le 19 juillet par Santé publique France (SPF), 1 453 cas ont été confirmés dans le pays.

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Jusqu'alors réservée aux adultes ayant eu un contact à risque avec un malade, la vaccination contre la variole du singe a été ouverte, vendredi 8 juillet, à toute la population la plus à risque de contracter la maladie. "Les premiers cas sont survenus en France dans une population assez bien définie : les HSH [les hommes qui ont des rapports sexuels avec d'autres hommes] qui ont de multiples partenaires", détaille auprès de franceinfo Elisabeth Bouvet, présidente de la commission technique des vaccinations au sein de la Haute Autorité de santé (HAS).

L'instance a donc choisi d'ouvrir la vaccination préventive contre la maladie aux HSH ainsi qu'aux "personnes trans, [dans les deux cas] multipartenaires, (aux) personnes en situation de prostitution, (ainsi qu'aux) professionnels exerçant dans les lieux de consommation sexuelle".

"Les créneaux ont été rapidement saturés"

Depuis cette date, la campagne vaccinale a connu des débuts poussifs, malgré un engouement certain au sein de la population concernée. "On a observé l'ouverture des créneaux le lundi qui a suivi, et c'était l'enfer : impossible de prendre rendez-vous. La direction générale de la santé (DGS) nous a promis que la situation s'améliorerait la semaine du 18 juillet, mais ça ne s'est vraiment pas arrangé", assure le coordinateur prévention d'Act-Up Paris.

"Les créneaux ont été rapidement saturés, fautes de doses disponibles", confirme Marc Dixneuf. Le directeur général de l'association Aides, qui s'emploie à relayer les dernières informations sur la maladie, notamment via les réseaux sociaux, pointe également du doigt le manque de cohérence sur les informations concernant la vaccination. "C'est très variable d'une région à l'autre. Certaines agences régionales de santé (ARS) communiquent sur leur site la liste des lieux qui proposent la vaccination contre le monkeypox, quand d'autres se contentent de renvoyer vers la plateforme Sida info service", déplore-t-il.

Si un grand nombre (678) des 1 453 cas recensés au 19 juillet par Santé publique France concerne la région Ile-de-France, l'information peine en effet à circuler dans d'autres parties du territoire. "Il y a de grandes difficultés à obtenir des rendez-vous de la part du public cible", confirme Michèle Rubirola, première adjointe chargée de la santé à la mairie de Marseille (Bouches-du-Rhône), où seul l'IHU Méditerranée est habilité à vacciner contre la maladie. Un deuxième centre devrait participer à la campagne dans les prochains jours, "mais le personnel n'a toujours pas reçu les doses nécessaires et est déjà submergé de demandes", ajoute Michèle Rubirola, qui déplore sa difficulté "à obtenir les chiffres" des livraisons à venir.

Des douleurs terribles

Pour pallier les difficultés, l'association Aides a créé un groupe de discussion consacré au monkeypox sur la messagerie Telegram afin d'aider les personnes concernées à partager leur expérience en matière de vaccination ou de symptômes de la maladie. Si la variole du singe se manifeste souvent par des formes bénignes, certains malades rapportent des souffrances terribles qui incitent les concernés à la plus grande prudence en attendant d'obtenir le précieux vaccin. 

Mickael en sait quelque chose. Contaminé après un séjour à Madrid au début du mois de juillet, ce Parisien vit un calvaire. "Je n'ai jamais connu de douleur aussi forte de toute ma vie", souffle le quadragénaire, qui a fini par se faire prescrire du tramadol (un puissant antalgique de la famille des opioïdes) pour soulager ses douleurs anales.

"C'est comme une brûlure interne que je n'arrive pas à expliquer. Depuis presque dix jours, le simple fait d'être assis est compliqué."

Mickael

à franceinfo

Afin de protéger son partenaire qui n'a pas contracté la maladie, Mickael multiplie les précautions. "Je dors sur le canapé, et lui dans la chambre. On fait attention à ne pas partager les mêmes couverts, je désinfecte systématiquement les toilettes dès que j'y passe, on évite les contacts physiques... Tout cela est un peu frustrant, mais si trois semaines de précautions peuvent lui éviter les mêmes symptômes que moi, cela aura vraiment valu le coup", explique-t-il. Dans un groupe WhatsApp qui réunit une vingtaine de ses amis, le sujet du monkeypox et de la vaccination "revient tous les jours". "Des amis ne trouvent pas de rendez-vous avant la fin du mois d'août : vu la propagation de la maladie, cela risque vraiment d'être compliqué", s'inquiète Mickael.

Le stock de doses classé secret-défense

Les débuts chaotiques de la campagne de la vaccination sont-ils à mettre sur le compte d'un manque de doses de vaccin ? Difficile d'en avoir le cœur net. Auditionné le 13 juillet par la commission des affaires sociales du Sénat, l’adjoint à la sous-direction de la DGS, Clément Lazarus, a invoqué le secret-défense pour justifier son silence sur le sujet. Une partie du stock du vaccin antivariolique utilisé contre le monkeypox a été constitué par "le secrétariat de la défense et de la sécurité nationale et donc le secret lui appartient", s'est justifié le responsable, comme le rapporte la chaîne Public Sénat.

Il a toutefois communiqué aux sénateurs le nombre de doses livrées sur le terrain : 7 500 pour la semaine du 13 juillet, et 5 000 supplémentaires prévues pour les deux semaines suivantes. Des premières livraisons qui sont loin du compte, s'agace le directeur général d'Aides, qui évalue à 150 000 personnes la population concernée par cette vaccination, "en faisant une estimation très conservatrice".

La DGS a finalement fait savoir à franceinfo – après la publication de cet article – que 30 000 doses ont "d'ores et déjà été déstockées des stocks stratégiques", et que "plus de 20 000 sont déjà sur le terrain". "Le déstockage de doses se poursuivra dans les prochaines semaines autant que nécessaire et de manière ajustée aux demandes remontées du terrain par les ARS, afin d'optimiser la campagne de vaccination et ne pas perdre de doses", ajoute la direction générale de la santé, qui précise que les coordonnées de l'ensemble des centres proposant la vaccination contre le monkeypox ont été centralisées sur le site Sante.fr.

"Si le virus finit par se diffuser dans la population générale..."

Chef du département de maladies infectieuses à l'hôpital Saint-Louis et Lariboisière de Paris, où il vaccine contre le monkeypox, Jean-Michel Molina dit "comprendre la frustration" des associations. Ce spécialiste assure cependant avoir "jusqu'à présent reçu toutes les doses demandées", et appelle à la "patience" : "Malgré le contexte difficile, avec la période de vacances, la septième vague de contaminations au Covid-19 et le manque de personnel dans l'hôpital public, la mobilisation des soignants est remarquable pour offrir un accès rapide à la vaccination au plus grand nombre de personnes"

"Nous nous sommes organisés du jour au lendemain pour pouvoir vacciner contre le monkeypox à l'hôpital et, depuis, nous montons progressivement en capacité."

Jean-Michel Molina, chef du département de maladies infectieuses à l’hôpital Saint-Louis et Lariboisière

à franceinfo

Du côté des associations, qui ne partagent pas forcément cet optimisme, on réclame avant tout une plus grande transparence sur l'avancée de la campagne vaccinale de la part des autorités sanitaires. "Qu'il y ait des difficultés d'organisation, tout le monde peut le comprendre, mais encore faut-il le dire officiellement", martèle Marc Dixneuf.

Marc-Antoine Bartoli redoute pour sa part que ces débuts balbutiants se paient en nombre de contaminations. "On risque de payer très cher ce retard à l'allumage à la rentrée : la plupart des patients ont besoin de recevoir deux doses espacées de 28 jours et ne sont protégés de manière optimale que deux semaines après la deuxième injection. Les vaccinés d'aujourd'hui ne seront immunisés qu'en septembre", rappelle le coordinateur prévention d'Act-Up Paris, qui redoute de voir la courbe des contaminations grimper dans les prochaines semaines.

Au point de s'étendre à d'autres populations qu'à la cible de la vaccination ? "La majeure partie des HSH multipartenaires sont sous PrEP [un traitement préventif contre le VIH], ce qui impose un suivi des maladies et infections sexuellement transmissibles, ce qui va de pair avec une bonne prise en charge du monkeypox", détaille le responsable associatif. "Je n'ose pas imaginer ce qui peut se passer si le virus finit par se diffuser dans la population générale, où ce suivi est moins bon, en plus du Covid-19".

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