"Un mini-début de vie reprend" : on a passé deux jours de déconfinement à Mulhouse, l'un des premiers foyers de l'épidémie de Covid-19

Article rédigé par
De notre envoyé spécial à Mulhouse (Haut-Rhin) - Raphaël Godet
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Le centre commercial "Porte Jeune" de Mulhouse (Haut-Rhin) ouvre ses portes, le 11 mai 2020, après une longue période de confinement de la population due au coronavirus. (MAXPPP)

La ville du Haut-Rhin, qui a été l'un des premiers foyers de l'épidémie de Covid-19 en France, a aussi le droit de souffler un peu depuis lundi. Franceinfo a arpenté ses rues, de l'église évangélique d'où tout est parti aux commerces du centre-ville, en passant par l'hôpital.

Cinquante-huit jours. Exactement cinquante-huit jours que le salon de coiffure de Marielle, en plein centre de Mulhouse, était plongé dans le silence. Une éternité. Coïncidence : à la réouverture du salon, lundi 11 mai, c'est un vieux tube des années 90 qui accompagne les tout premiers coups de ciseaux post-confinement de la patronne. Where do you gooooo, my lovely ? Marielle, chevelure blond platine, chantonne. Mais pas Hélène, 83 ans, calée dans le fauteuil : "Je ne comprends pas et je n'entends pas." Il est pile 8 heures et la cliente préfère plutôt donner quelques consignes : "Faudrait me retaper tout ça. La coupe, les boucles. Comme avant, quoi."

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Comme avant, ou presque. Le confinement a laissé des traces partout, mais certainement un peu plus ici, dans la ville du Haut-Rhin, qui se serait bien passée de cette notoriété soudaine, liée à l'apparition de l'un des principaux foyers français de la pandémie de Covid-19. Depuis début mars, plus de 3 100 personnes sont mortes du coronavirus dans la région Grand Est, selon Santé publique France.

Il y a donc des habitudes qu'il faut perdre et des réflexes qu'il faut (re)prendre. "Le bruit du sèche-cheveux, l'odeur de la laque, je suis contente de retrouver tout ça, de retrouver le salon, mes clients, enchaîne Marielle, en réajustant la charlotte en plastique sur la tête de sa cliente. Mais au fond, on n'est pas bêtes, on a tous compris que tout changeait."

Le salon "Roselyn Coiffure" à Mulhouse (Haut-Rhin), le 11 mai 2020. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Fini, le serrage de mains dès qu'un habitué passe une tête. A l'entrée, désormais, gel désinfectant obligatoire, c'est même écrit sur la vitrine du salon. Terminé aussi, le papotage en attendant son tour. "Comme dans les gares, j'ai mis ce ruban de chantier pour que les gens comprennent qu'il ne faut plus s'asseoir ici." Dans un placard, la coiffeuse a rangé son stock de gants et de peignoirs. Ah, et puis il y a le masque : "O-bli-ga-toire !" Là-dessus, madame ne fera pas de cadeau. Marielle l'assure : "Ce n'est pas la mort [pour le client] de porter un masque une petite demi-heure, le temps de la coupe. Nous, on va devoir le porter de 8 heures à 20 heures". 

Si un client vient sans masque, il repart avec ses cheveux aussi longs. Ministre ou pas, c'est la même.

Marielle, coiffeuse à Mulhouse

à franceinfo

Le monde d'après, donc. C'est Estelle qui vous accueille visière sur le visage… dans sa boutique de lingerie de la rue Henriette. "Au début, OK, ça peut faire un peu tue-l'amour, reconnaît-elle. Mais on s'y fera, à force." C'est Maria qui sert le pain et les croissants "avec une blouse blanche de la police scientifique" et qui demande à un client qui s'étonne de l'accoutrement si "c'est sexy ou pas".

Stickers et Plexiglas

Dans le centre-ville de Mulhouse, ce n'est pas encore l'affluence des grands jours, depuis lundi, mais "il y a un mini-début de vie qui reprend, glisse un employé du restaurant Le LC2 Café. Et c'est déjà cool." Parce que "le silence, entre nous, c'était terrible. A 20 heures, il n'y avait plus un bruit, sauf les patrouilles de police et les livreurs à vélo. Sinon, rien, la mort. Là, ça fait du bien." Michèle Lutz, la maire de la ville, a aussi retrouvé le sourire. "J'ai moi-même géré un salon de coiffure, je sais ce que peut provoquer la fermeture forcée de sa boutique, glisse l'élue LR. Là, dans le regard des commerçants qui ont pu rouvrir, je sens de l'envie. Il y a des clients qui sont passés les saluer, ça reprend. Doucement, mais ça reprend."

Chez Brin de Folie, une boutique de décoration intérieure, toujours rue Henriette, Olivia a croisé "trois clients à tout casser" lundi, à la réouverture. Mais "c'est déjà ça. Etre là, c'est dire aux gens : 'Revenez, on a rouvert, on est là'". Ça a, en tout cas, laissé le temps à Alexandre, son mari, prof dans la vie, de terminer l'installation de la plaque de Plexiglas au niveau de la caisse et le collage des stickers au sol. Juste à côté, au numéro 11, Richard a aussi passé un peu de temps à plastifier les cabines d'essayage. "Je coupe, je découpe, je scotche, ça n'arrête pas", marmonne-t-il, le derrière par terre. Ils conseillent de mettre des bâches. Bon... On est quand même une enseigne de standing, on fait gaffe."

La boutique de lingerie "Simone Pérèle" à Mulhouse (Haut-Rhin), le 11 mai 2020. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

En parlant de "gaffe", un livreur est à deux doigts de marcher dans une flaque d'eau et de faire valdinguer les deux cartons qu'il tient dans les mains. Car, patratas : dans Mulhouse-la-déconfinée, il pleut. Il pleut depuis des heures et pour quelques heures encore. Rue de la Sinne, deux commerçants discutent justement du ciel sur le pas de la porte :

"- On n'ouvre pas pendant deux mois, les clients nous réclament. On rouvre, et il n'y a personne. Si j'avais su…

- Mais il pleut ! Oh, tu as attendu deux mois, tu peux attendre deux mois et un jour que les choses reprennent."

La rue de la Justice, pas très loin, est un parfait exemple du gruyère auquel ressemble actuellement le centre-ville de Mulhouse. Au 32, le pub Murphy's doit garder ses chaises et ses tables cadenassées encore jusqu'à mi-juin. Même sentence pour Le Pub Fiction, situé au 28. Mais en face, au 37, le coiffeur R comme Régis a pu renouer avec les brushings. 

L'accueil de la mairie de Mulhouse a aussi repris lundi, mais uniquement par une entrée, et avec des horaires réduits. Quant aux écoles, les CM2 reprendront les premiers, le 18 mai, soit une semaine après les autres élèves de France. Puis ce sera le tour des CP, le 25. Pour les maternelles, où les gestes barrières sont jugés plus difficiles à faire respecter, il faudra attendre la fin du mois. Voire début juin. C'est le fameux "déconfinement possible, mais avec des précautions supplémentaires" qu'a expliqué il y a quelques jours encore le préfet du Haut-Rhin, Laurent Touvet.

"Journaliste ? Vous avez une carte ?"

Quant aux lieux de culte, ils devraient pouvoir rouvrir le 29 mai. Avant la Pentecôte, mais après la fin du ramadan. Au 62, rue de Kingersheim, dans le quartier de Bourtzwiller, aucune date, aucun événément ne sont pour le moment affichés à l'entrée de l'église de la Porte ouverte chrétienne. Depuis la grande manifestation religieuse lors de laquelle au moins un millier de fidèles ont été contaminés mi-février, ses membres se font plus discrets. Accusés par certains d'avoir propagé inconsciemment le virus partout dans le pays, plusieurs d'entre eux continuent de recevoir des menaces de mort. "Entre les messages sur Facebook, les courriers, les mails, les coups de téléphone, j'ai dû en recevoir une quarantaine, calcule de tête le fils de pasteur Jonathan Peterschmitt, médecin à la ville, qui a lui-même contracté le virus. Dans un courrier, une personne m'accuse d'avoir tué son père. J'espère vraiment que le déconfinement apaisera les choses. On ne peut pas vivre avec l'angoisse de se faire agresser physiquement ou verbalement." 

La preuve par l'exemple : vers 13 heures, lundi, une voiture s'approche justement du portail électrique de l'église. A notre vue, le conducteur remonte sa vitre, fissa. Il se ravise, l'ouvre de trois centimètres : "Journaliste ? Vous avez une carte ?" André et sa femme Françoise s'excusent ensuite d'avoir été méfiants, "mais vous savez…". "En ce moment, on fait très attention, reprend monsieur, membre de l'Eglise depuis des années. Des gens qui ne veulent pas comprendre nous en veulent. Il faut que ça se calme." "Nous aussi, on a été touchés dans notre cœur, on a hébergé à la maison plusieurs membres, reprend madame. L'un d'eux est mort du virus, chez lui, dans les Cévennes. On venait de fêter ses 70 ans."

L'entrée de l'Eglise de la Porte ouverte chrétienne, à Mulhouse (Haut-Rhin), le 11 mai 2020. (RAPHAEL GODET / FRANCEINFO)

Chez Sat, le kebab situé sur le trottoir d'en face, on veut aussi que "ça se calme". "Il y a encore quelques jours, j'ai vu des gens passer à vélo et en voiture, ils baissaient la vitre et lançaient des insultes, raconte Keramettin, l'un des gérants, polo blanc à manches courtes alors qu'il fait à peine 10 °C. Mais pffff... C'est bon, là !" Lui et son frère souhaitent "juste rouvrir le resto" et "refaire à manger comme avant." "Normalement, on sort entre 100 et 200 sandwichs par jour. Là, depuis deux mois, c'est zéro." Keramettin attend toujours les aides de l'Etat. "Macron, il a fait des promeses. Fallait faire des démarches, on les a faites. Mais on n'a rien reçu. Pourquoi ?"

On passe tous les jours dans la grande salle voir s'il n'y a pas quelque chose à nettoyer. Mais il n'y a plus rien à nettoyer.

Keramettin, du kebab Chez Sat

à franceinfo

A quelques mètres, toujours dans le quartier populaire de Boutzwiller, les petites barres d'immeubles prennent l'eau, elles aussi. Il n'y a pas un chat dehors pour ce premier jour de presque liberté. Ah si, un ado abrité sous un porche : "Quand il faisait 35 °C, on devait rester confinés. Maintenant qu'on peut sortir, il pleut. Abusé". Il enchaîne : "Après, je vais vous dire, on n'a plus besoin de l'attestation pour se déplacer et ça c'est bien. Pardon d'être vulgaire mais tu allais aux chiottes, limite il la fallait. Là, ça va détendre tout le monde."

"Pardon de casser l'ambiance mais rien n'est réglé"

Presque le retour à la normale aussi, juste en face, dans les rayons du Super Market. Sur le parking, une dame, capuche sur la tête, termine de ranger les courses dans le coffre de sa Dacia Sandero. "Du pain et des pastèques, c'est tout pour cette fois, rigole-t-elle. On ne va pas recommencer à remplir les placards comme en mars. On n'en a plus besoin."

Certes... mais. Car il y a désormais un "mais" qui plane au-dessus de la France et peut-être encore plus au-dessus de Mulhouse : la fameuse seconde vague. Aziz, barquette d'olives vertes dans la main, paie et rentre chez lui. Pas de détour inutile non plus pour Danielle, croisée près de la place de la Réunion. Elle termine avec son mari sa "plus longue promenade depuis deux mois", puis les deux sexagénaires se reconfineront de nouveau. "Vu notre âge, bon, vous voyez, quoi. Le déconfinement ne change rien, lâche-t-elle. Pardon de casser l'ambiance, mais rien n'est réglé." 

En mairie aussi, "on craint ce que tout le monde craint. Quand on desserre un étau, il y a toujours un risque, nous murmure la maire de Mulhouse, Michèle Lutz. C'est pour cela que mon sentiment est double au moment de faire avec vous un premier bilan. Il y a de la joie oui, mais aussi de la prudence. Parce qu'on n'est pas à l'abri que ça reparte."

L'hôpital de campagne implanté sur le parking du centre hospitalier Emile Muller de Mulhouse (Haut-Rhin), le 8 mai 2020, en cours de démontage. (MAXPPP)

Ici, il ne faut pas se fier au démontage en cours de l'hôpital de campagne que l'armée a monté au plus fort de la crise, en mars. Ni au fait que les hélicoptères sanitaires ne volent pratiquement plus. Mardi 12 mai, 760 malades étaient toujours hospitalisés dans le département, dont 64 en réanimation. "Le déconfinement se passera bien si tous les gens respectent les mesures, témoigne auprès de franceinfo le docteur Joy Mootien, référent infectiologie à l'hôpital de Mulhouse. Les retrouvailles vont être pour les gens un moment très agréable. Mais il faut qu'ils continuent à respecter les mesures barrières et l'interdiction des rassemblements de plusieurs personnes". Car après deux mois de mobilisation, tous les soignants sont épuisés. "On ne pourrait pas se permettre une deuxième vague", prévient le préfet. La coupe de cheveux d'Hélène ne s'en remettrait pas non plus.

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