Témoignages "J'ai perdu ma mère" : ils racontent comment les thèses complotistes autour du Covid-19 ont contaminé leurs relations avec leurs proches

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Depuis la crise du Covid-19, certaines thèses complotistes s'invitent dans les dîners de familles ou dans les réunions entre amis. Créant parfois, de sérieux conflits. (PIERRE-ALBERT JOSSERAND / FRANCEINFO)

Ils ont un parent, un conjoint ou un ami qui a basculé dans le complotisme à cause de l'épidémie de Covid-19. Des divergences d'opinion qui ont transformé leur relation, les amenant parfois à couper les ponts.

"Il faut que je fasse le deuil de ma mère. Je n'y arrive pas. Ce n'est pas facile." Delphine, 43 ans, a vu Christine, sa maman de 70 ans, "basculer dans le complotisme" au cours de l'épidémie de Covid-19. Comme des centaines d'autres personnes, cette fonctionnaire territoriale à Bordeaux a répondu à l'appel à témoignages lancé par franceinfo. Elle confie son désarroi. "J'ai perdu ma mère. Je ne sais plus qui elle est. C'est une inconnue qui me cache des choses. Ça m'effraie. C'est irréel."

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La mère de Delphine est convaincue que le virus a été créé sciemment et que les tests de dépistage servent à inoculer la maladie. "J'ai fait tester mon fils, parce qu'il était cas contact, mais je lui ai interdit d'en parler à sa grand-mère. On en est là." Christine conseille à sa fille de faire des stocks de boîtes de conserve. Elle a même retiré son argent de son compte en banque, sûre que l'effondrement du système économique va suivre la crise sanitaire. "Je me demande où ça s'arrêtera", dit sa fille.

"Eteins ta télé et allume tes neurones !"

A Lyon, Anne* fait également son deuil. "J'ai l'impression d'avoir perdu des amies." Cette enseignante à la retraite de 65 ans a été "pas mal secouée" par "une coupure radicale" avec deux amies "de très longue date", adeptes des médecines douces. A partir du premier confinement, la première a fait sienne les thèses complotistes ciblant Bill Gates et "Big Pharma". La seconde a rejoint les partisans de Didier Raoult. Anne n'a plus supporté d'être inondée par l'une d'elles de documents et de textes aux accents complotistes. "Un jour, je lui ai dit : 'Il faut que tu arrêtes.'" C'était il y a six mois. Depuis, elle n'a plus de nouvelles. 

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Pour Rosie aussi, une amitié précieuse s'est brisée. Dans son village du Doubs, cette mère au foyer de 37 ans reste "choquée" que sa meilleure amie, qu'elle connaît depuis l'école primaire, ne lui adresse plus la parole "depuis un mois environ". Car Rosie n'était "pas sensible" au discours "de plus en plus extrême" de son amie d'enfance. Elle n'avait pas voulu réagir aux messages et aux vidéos que celle-ci n'avait cessé de lui envoyer. Les discussions s'étaient animées de piques comme "Eteins ta télé et allume tes neurones !" Les derniers appels du pied de Rosie sont restés sans réponse. 

"Elle ne veut plus me parler. Elle fait le ménage autour d'elle. Elle coupe les ponts avec les gens qui ne pensent pas comme elle."

Rosie

à franceinfo

Delphine, elle, se force à maintenir le lien avec sa mère. Mais leur relation n'est "plus du tout naturelle". "On est en train de réfléchir à quels sujets on va pouvoir aborder à Noël. On a été obligés de lui annoncer qu'on allait venir tous avec des masques. On lui a dit : 'On vient comme ça ou on ne vient pas.' On va tous faire semblant."

Léa aussi ressent ce trouble. A Paris, cette journaliste de 30 ans est en froid avec ses deux amies d'enfance. Deux femmes "sensées" qui "ont vrillé" avec l'instauration du couvre-feu. "J'ai souvent dit à mes amies : 'Plus que le masque, plus que les chaînes d'info, c'est vous qui m'étouffez, qui m'oppressez.'" Les messages s'échangeaient "jusqu'à 5 heures du matin". Leurs discussions sont devenues "conflictuelles", voire "hystériques". "J'ai l'impression de marcher sur des œufs, qu'il faut faire attention à tout ce qu'on va dire. Tous les sujets deviennent sensibles." 

"C'est du lavage de cerveau. Ça me rend malade"

Delphine voit sa mère sombrer et se sent "impuissante", "démunie". "J'ai passé des heures au téléphone à essayer de lui faire comprendre. Je me suis forcée à regarder ses vidéos. C'est du lavage de cerveau. Ça me rend malade. On lui a fourni des documents, on lui a envoyé des liens... Rien ne marche. Elle ne retient que les infos qui vont dans son sens." 

Anne n'a pas eu plus de succès avec ses amies. "J'ai essayé de démonter point par point ce qu'elles me disaient. Mais mes arguments rationnels ne les atteignaient pas. Ce n'était pas possible de les raisonner." 

"On s'est énormément disputées. J'ai passé des soirées à pleurer. C'est un vrai mal-être pour toute la famille. Ça nous bouffe."

Delphine

à franceinfo

Face à son mari, qui "s'est rapproché des théories complotistes" et des thèses des "professeurs rassuristes", "après le premier confinement", Dominique, elle, a choisi d'éviter le sujet pour préserver leur relation. Parce que chacun a "un tempérament assez fort", le couple de retraités de 72 et 68 ans "s'est accroché de temps en temps". La discussion s'est arrêtée là. Dans une impasse. "On n'en parle plus, parce qu'on ne peut pas se comprendre. Il a ses références. Moi, je n'ai pas les mêmes." Dominique et son mari trouvent donc d'autres sujets de conversation et d'autres occupations. Ils marchent beaucoup dans la campagne autour de leur résidence de Pont-sur-Yonne (Yonne).

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Delphine, qui s'est rendu compte récemment de "tout ce que peut ingurgiter" sa mère, continue de batailler. "Je lui ai dit : 'Tu le sais que Facebook ne te montre que ce que tu as envie de voir. C'est un autre monde qui t'a été façonné. Tu es prise au piège. Il faut que tu exerces ton esprit critique.'" En vain. "Elle a découvert internet sur le tard. Elle ne maîtrise pas bien. Pourtant, elle y passe son temps. Elle relaie tout ce qu'elle voit." Pour sa fille, Christine n'a "plus de bon sens", "plus de recul".

"Je ne pensais pas que des gens qui avaient la tête sur les épaules pouvaient être si sensibles à des thèses aussi irrationnelles."

Anne

à franceinfo

A Pau (Pyrénées-Atlantiques), Théo fait le même constat avec "une grande tristesse". Cet étudiant en droit de 20 ans a "perdu une amie". Celle-ci s'est "prise de passion" pour la crise sanitaire, jusqu'à "sombrer dans le conspirationnisme". Au point que le film Hold-up est devenu l'unique sujet de conversation. Mais le terrain d'entente est impossible entre les deux amis de fac. Théo dit avoir "fait de [son] mieux pour essayer de la raisonner, pour lui rappeler comment elle exerçait son esprit critique, avant". "Ça n'a pas marché." Il a laissé tomber. "Ce qui me chagrine, c'est de voir à quel point elle a sombré. Son esprit critique a complètement disparu et elle s'est réfugiée derrière un discours préconstruit."

"Une dérive sectaire"

Delphine compare cette "épouvantable" trajectoire suivie par sa mère, "toute seule derrière son écran d'ordinateur", à "une dérive sectaire". "Le discours complotiste s'est greffé sur des problèmes qu'elle n'avait pas réglés dans sa vie. Tout ça s'est cristallisé et exacerbé." La fille ne parvient pas à enrayer la spirale infernale qui emporte sa mère. "Elle est dans un mal-être encore pire, parce que ça entretient sa peur, sa haine." "Elle a une construction du monde qui n'est pas celle du monde réel." Anne aussi le constate avec ses amies : "On est dans deux mondes différents."

"Pour moi, elle est partie et elle ne reviendra pas. Ce qui m'inquiète, c'est que je ne sais pas jusqu'où elle peut aller."

Delphine

à franceinfo

Delphine en vient à ne plus faire confiance à sa propre mère. "A un moment, je lui ai même dit : 'Je ne te donnerai plus les enfants à garder'."  Bien qu'horrifiée, elle parvient encore à la comprendre. "Au début, elle a eu très peur du Covid. Elle s'est mise à regarder pas mal de choses sur internet et à partir vers des sites clairement complotistes. Ça vient la conforter. Elle a l'impression d'exister, de faire quelque chose, d'être importante, parce qu'elle, elle a la vérité, et nous, on ne sait rien, on ne comprend pas." 

Anne aussi cherche une explication. "On est tous tendus, tous crispés, tous émotifs, à cause de cette pandémie. Je pense que ça a amplifié quelque chose." Rosie également tente de justifier le comportement de son amie. "On est dans une période où tous nos repères sont bousculés." Delphine n'est "pas sûre" cependant que la fin de l'épidémie donne un coup d'arrêt au succès des théories du complot. "Le complotisme a de beaux jours devant lui. Ce discours s'adapte à tout. Il fait des dégâts considérables. Ça démolit des vies. Ça m'effraie plus que le Covid."

* Le prénom a été modifié à la demande de l'intéressée.

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