Covid-19 : quelle est la situation dans le Grand Est, où certains élus réclament des reconfinements locaux ?

La France est divisée par la ligne invisible de l'épidémie. La moitié ouest de l'Hexagone apparaît relativement épargnée par le Covid-19, tandis que le virus fait des ravages dans plusieurs territoires de l'est du pays.

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Une équipe médicale de l'hôpital de Strasbourg (Bas-Rhin) s'apprête à entrer dans une chambre de soins intensifs accueillant un patient Covid-19, le 22 octobre 2020.  (FREDERICK FLORIN / AFP)

La région la plus endeuillée au début de l'épidémie de Covid-19 avait su se faire oublier du tableau des urgences. Relativement épargné au début de la deuxième vague, le Grand Est a vu ses craintes devenir réalité : depuis décembre, les voyants des indicateurs épidémiologiques virent à nouveau au rouge sombre. "Trois territoires nous inquiètent : la région Grand Est, la Bourgogne-Franche-Comté et le département des Alpes-Maritimes", a admis le ministre de la Santé, Olivier Véran, dans un entretien accordé au JDD dimanche 27 décembre. "L'augmentation de l'incidence chez les personnes âgées dans certains territoires ruraux fait, en particulier, craindre une hausse des hospitalisations dans les jours à venir."

Un Conseil de défense sanitaire s'est tenu mardi 29 décembre en visioconférence pour évaluer la situation. Plusieurs élus du Grand Est, qui alertent sur un état des lieux très préoccupant, réclament des mesures plus restrictives. Voici pourquoi.

Une circulation importante du virus

La situation se dégrade fortement dans le Grand Est depuis décembre : le taux d'incidence (nombre de personnes infectées pour 100 000 habitants) ne cesse de croître (232 nouveaux cas/100 000 habitants) et est "désormais très nettement supérieur au taux national (146 nouveaux cas/100 000 habitants)", souligne l'Agence régionale de santé du Grand Est dans un communiqué publié le 24 décembre. "L'écart se creuse avec la moyenne nationale", confirme Michel Vernay, épidémiologiste dans le Grand Est pour Santé publique France (SPF) dans une interview accordée à L'Est républicain. "Notre particularité dans le Grand Est, c'est que la progression y est plus forte qu'ailleurs", analyse-t-il.

Au 19 décembre, le R effectif (nombre de reproduction du virus) est estimé à 1,23 dans le Grand Est contre 1,16 en France métropolitaine, selon le dernier rapport épidémiologique de Santé publique France (calcul établi à partir des résultats des tests PCR et antigéniques).

Des hôpitaux déjà sous pression

Les hôpitaux affichent un taux de remplissage important. Selon le dernier bilan de Santé publique France, l’évolution du taux d’hospitalisations entre le 7 et 13 décembre et le 14 et 20 décembre était en hausse : "Les taux d'hospitalisations les plus élevés étaient enregistrés dans les mêmes régions que la semaine précédente : Bourgogne-Franche-Comté, Grand Est et Auvergne-Rhône-Alpes", note l'agence.

Quant à l'évolution du nombre de nouvelles admissions en réanimation, le taux hebdomadaire d'admissions pour 100 000 habitants a augmenté entre le 30 novembre et le 20 décembre, avec une accélération observée depuis la semaine du 7 au 13 décembre dans la région Grand Est. 

"L’activité Covid-19 des établissements de santé est désormais similaire à celle enregistrée la semaine juste avant le début du deuxième confinement"

L'Agence régionale de santé du Grand Est

dans un communiqué de presse datant du 24 décembre

Patrick Vogt, médecin généraliste à Mulhouse (Haut-Rhin), qui avait alerté les autorités sanitaires au début de la première vague, appelle toutefois à la prudence : "Les facteurs d'hospitalisation ont changé depuis mars. On hospitalise plus rapidement à présent. Et on a peu d'informations sur le profil de ces personnes : est-ce que ce sont des personnes à risque, des personnes âgées ou pas."

Reste que les hôpitaux de la région sont confrontés, malgré les déprogrammations d'opérations, à une forte affluence : "En quinze jours à l'hôpital de Nancy, nous sommes passés de 117 à 163 patients hospitalisés pour le Covid. La moitié des lits de réanimation de l'hôpital de Nancy sont aujourd'hui occupés par des patients Covid. La pression non seulement ne diminue pas, mais elle augmente", a assuré Mathieu Klein, maire de Nancy, sur franceinfo lundi 18 décembre. "Ajoutez à cela le fait que, par exemple, dans les hôpitaux aujourd'hui – ce qui n'était pas le cas au printemps dernier –, vous avez des soignants qui sont malades, des soignants qui sont épuisés d'une manière générale."

Certains élus locaux craignent donc qu'un rebond épidémique lié aux fêtes de fin d'année ne vienne submerger les structures hospitalières déjà chargées : "L'inquiétude, c'est la remontée des hospitalisations dans les dix jours qui viennent, et l'augmentation du nombre de personnes admises en réanimation", explique Emmanuel Rusch, épidémiologiste et président de la Société française de santé publique, à franceinfo. "Cette inquiétude est renforcée par le fait qu'il y a du côté du personnel soignant une sorte d'épuisement", souligne-t-il. Un épuisement d'autant plus conséquent dans le Grand Est, très marqué par la première vague. 

D'importantes disparités au sein de la région

Toutefois, la situation est loin d'être uniforme dans la région : certains départements comme le Bas-Rhin sont plus épargnés que les autres. Et le rebond épidémique observé n'est pas comparable avec celui constaté auparavant, estime le docteur Patrick Vogt. Celui-ci ne cache pas sa surprise : "La situation est extrêmement paradoxale : on voit très peu de gens malades. C'est le calme en ville, mais il y a quand même des gens qui vont à l'hôpital." "Cela n'a rien à voir avec mars", rassure le médecin, qui appelle à considérer avec prudence le taux d'incidence : davantage de personnes se sont fait tester en cette fin d'année, en prévision de retrouvailles familiales, et des tests PCR ont pu être considérés comme positifs en raison de résidus de virus, sans que les personnes concernées soient contagieuses. "C'est ça le drame des tests PCR. On peut avoir des patients qui sont positifs quatre semaines après, alors qu'ils ne sont plus contagieux."

Des causes incertaines

Mais comment expliquer une telle aggravation du tableau épidémiologique dans une région qu'on pensait relativement épargnée par la deuxième vague ? En octobre, les professionnels de santé et experts se réjouissaient des indicateurs du Grand Est, louant le respect plus important des gestes barrières et du port du masque et évoquant pour certains une potentielle meilleure immunité de groupe. Deux mois plus tard, les discours et les indicateurs diffèrent complètement. "Ce virus n'en fait qu'à sa tête", estime Patrick Vogt, qui assure ne pas avoir observé de relâchement de la population à l'approche des fêtes. "Le 1er octobre, on a eu une montée assez rapide des indicateurs en France, mais chez nous c'était calme, rappelle le médecin. Et c'est arrivé le 10-15 novembre, alors qu'on était en plein confinement. C'est à n'y rien comprendre."

Certains évoquent un "rattrapage" des zones de la région ayant été peu touchées lors de la première vague, d'autres une météo plus hivernale contribuant à faire circuler davantage le virus, ou bien encore une proximité avec l'Allemagne où le virus est très actif en ce moment. Mais toutes ces pistes présentent des contre-exemples. Pour Emmanuel Rusch, "on n'a pas de réponses très scientifiques sur le sujet actuellement. Il y a beaucoup d'explications qui sont avancées, sur la temporalité (...), le lien avec les métropoles (...) Certains auteurs parlent également d'aspects culturels et mettent en avant des habitudes de regroupements familiaux plus intenses." Rien ne permet toutefois de privilégier une de ces hypothèses : "Les choses évoluent et on ne comprend pas bien pourquoi. Il y a probablement une conjonction de facteurs qui joue sur la dynamique épidémique", conclut l'épidémiologiste.

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