Reportage Covid-19 : le Grand Est est-il en train de prendre sa revanche sur le virus ?

Article rédigé par
Envoyé spécial en Alsace - Yann Thompson
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 10 min.
Le Grand Est va-t-il être l'une des régions les moins touchées par l'épidémie de Covid-19 cet automne ? (GETTY IMAGES / JESSICA KOMGUEN / FRANCEINFO)

Région la plus endeuillée lors des premières semaines de la crise, le Grand Est est aujourd'hui l'une des plus épargnées par la reprise épidémique. Les autorités savourent le moment mais redoutent la suite.

A l'entrée des urgences du Nouvel Hôpital civil de Strasbourg, l'inscription paraît presque désuète. Un grand "Merci" en papier est toujours placardé sur la vitre, accompagné d'un cœur en signe de gratitude "pour les dons et les applaudissements". Les ovations adressées aux soignants ont cessé depuis longtemps mais personne n'a osé décrocher les minces feuilles blanches – sait-on jamais, elles retrouveront peut-être bientôt toute leur actualité.

Depuis la mi-août, les hôpitaux universitaires strasbourgeois voient réapparaître des patients atteints du coronavirus. Les hospitalisations se sont multipliées, le service des maladies infectieuses a de nouveau été réquisitionné, puis la situation s'est stabilisée. "Depuis un mois, on est sur un plateau, avec des chiffres en dents de scie, constate l'infectiologue et chef de pôle Yves Hansmann, jeudi 8 octobre. On tourne autour d'une vingtaine de patients, dont quelques-uns en réanimation, alors qu'on a eu jusqu'à 601 personnes hospitalisées pour Covid lors du pic début avril."

Grâce à cette relative maîtrise de l'épidémie, le chef-lieu du Bas-Rhin est l'une des dernières grandes métropoles à ne pas avoir été placées en zone d'alerte maximale, ni même en zone d'alerte renforcée. Si durement touchées par la première vague au printemps, l'Alsace et plus largement la région Grand Est semblent cette fois échapper à la marée montante du début d'automne – et chacun se demande bien pourquoi.

En réanimation, le calme après la tempête

"Grosso modo, notre territoire affiche des chiffres moitié moins élevés qu'au plan national", résume la préfète de la région Grand Est, Josiane Chevalier. Ainsi, dans un pays qui compte 176 nouveaux cas positifs hebdomadaires pour 100 000 habitants, le Grand Est n'en recense que 92, selon les données publiées par l'agence régionale de santé (ARS) mardi 13 octobre. Le taux de positivité des tests y est de 7%, contre près du double en France. L'Alsace, particulièrement épargnée, se situe sous les 6%.

Les données en provenance des hôpitaux sont encore plus rassurantes. Longtemps en tête, le Grand Est se classe désormais huitième région de France en nombre de malades du coronavirus actuellement hospitalisés. Surtout, il affiche le plus faible taux régional d'occupation des lits en réanimation par des patients Covid, à 11%, soit trois fois moins que le seuil fixé pour un éventuel passage en alerte maximale. "La situation hospitalière actuelle ne nous inspire aucune inquiétude", confirme la directrice générale de l'ARS Grand Est, Virginie Cayré.

Fin septembre, des projections de l'Institut Pasteur révélées par Le Journal du dimanche (article abonnés) ont suggéré que la situation régionale en réanimation pourrait rester sous contrôle durant les prochaines semaines. Selon ces chiffres, le taux d'occupation des lits dans le Grand Est ne monterait qu'à 20% à la mi-novembre, là où la plupart des autres régions dépasseraient allègrement les 100% (Libération a rapporté que ces projections alarmistes avaient depuis été en partie revues à la baisse).

Présentation de projections de l'Institut Pasteur sur le taux d'occupation régional des lits de réanimation par des patients Covid à l'automne 2020. (MINISTERE DES SOLIDARITES ET DE LA SANTE)

Si de telles modélisations devaient se confirmer dans le Grand Est, la région pourrait se retrouver à devoir prêter main forte aux autres. "Nos plans prévoient la prise en charge de patients venant d'autres régions", confirme la directrice de l'ARS. "Il serait logique de rendre la solidarité dont on a été bénéficiaires", abonde la préfète, qui garde en mémoire les transferts de patients vers le reste du pays au printemps.

Les équipes régionales de l'Assurance maladie, elles, ont d'ores et déjà commencé à épauler leurs collègues d'Ile-de-France et des Hauts-de-France. "On a plus de capacités de 'tracing' que de cas contacts à solliciter, d'où cette entraide en place depuis la fin de l'été", explique le directeur des Caisses primaires d'assurance maladie du Grand Est, Maxime Rouchon.

"Je ne sors plus depuis mars"

Comment expliquer la situation relativement enviable de ce territoire, pourtant le plus endeuillé durant les premiers mois de l'épidémie ? La réponse se trouve peut-être dans les comportements des habitants. Arrivé de Savoie à la fin août, le nouveau préfet du Haut-Rhin, Louis Laugier, dit avoir découvert "un département très marqué par les morts du début d'année".

"Il y a un traumatisme local très spécifique, palpable dans toutes les discussions."

Louis Laugier, préfet du Haut-Rhin

à franceinfo

"Il règne chez nous un état d'esprit assez particulier, confirme le président du conseil régional, Jean Rottner, premier adjoint à la mairie de Mulhouse (Haut-Rhin). On a presque tous perdu des proches et on a encore en tête les bruits incessants des hélicoptères sanitaires. On s'est déjà pris un coup dans la figure, alors on reste prudents."

Une prudence incarnée notamment par Naïma, 67 ans, venue à un dépistage en plein air sous la tribune d'un stade de Mulhouse. "Je ne sors plus depuis mars, sauf pour les rendez-vous, raconte-t-elle. Cela me manque de voir mes amis. Plus personne ne vient chez moi. Si je suis dehors aujourd'hui, c'est juste pour me faire tester, car mon mari est positif."

Un homme se fait tester lors d'une campagne de dépistage au stade de l'Ill, à Mulhouse (Haut-Rhin), le 26 août 2020. (MAXPPP - PIERRE-ALBERT JOSSERAND / FRANCEINFO)

Dans son cabinet mulhousien, installé au milieu des barres d'immeubles du quartier de Bel Air, le médecin généraliste Patrick Vogt constate régulièrement "des comportements de gens quasiment phobiques, qui ne sortent plus". Pour lui, ces stratégies de "mise en sécurité" adoptées par les personnes fragiles ont le mérite de freiner la propagation du virus et de limiter les cas graves.

"Nos habitants de 65 ans et plus se protègent, estime la préfète de région. Ce n'est pas tout à fait le fruit du hasard si dans cette population, en fin de semaine, on avait un taux d'incidence inférieur à 20 cas pour 100 000 habitants dans le Bas-Rhin, là où Lille était à 273 pour 100 000."

"On a une mentalité germanique ici"

Cet état post-traumatique n'explique pas à lui seul les comportements rigoureux revendiqués dans le Grand Est. En Alsace, certains veulent voir dans le respect des consignes sanitaires l'expression d'un ADN culturel à toute épreuve. "On a une mentalité germanique ici, on est disciplinés, avance Mireille Heyd, une infirmière de Wangenbourg-Engenthal (Bas-Rhin). Si on nous dit de porter le masque, on le porte – ce qui ne nous empêche pas de râler, puisqu'on est aussi français."

Mireille Heyd, infirmière à Wangenbourg-Engenthal (Bas-Rhin), part en tournée auprès de ses patients, le 7 octobre 2020. (YANN THOMPSON - PIERRE-ALBERT JOSSERAND / FRANCEINFO)

C'est pourtant dans ce village à 40 kilomètres à l'ouest de Strasbourg, bâti dans une grande clairière vallonnée entourée de forêts, qu'une médecin est devenue l'une des figures de proue nationales des antimasques. Seule généraliste de la commune, Eve Engerer qualifie le port du masque de "soumission" et a mis à disposition des internautes un certificat de contre-indication au port de cette protection – ce qui lui a valu une procédure de suspension et un départ de Wangenbourg-Engenthal.

"Son discours antimasque n'a eu aucune influence chez nous", minimise le maire, Daniel Acker. Au contraire, à l'entrée de la bibliothèque municipale, une affichette invite les visiteurs à respecter "les bons gestes", gages de "liberté""Si on fait tous des efforts, on échappera peut-être à un reconfinement, espère la bibliothécaire, Myriam Eichenlaub. Quand je suis seule dans la salle, rien ne m'oblige à porter le masque. Pourtant, je le garde, par respect pour les lecteurs, car je manipule les livres qu'ils vont emprunter."

Une population plus immunisée qu'ailleurs

Pour expliquer la situation épidémique actuelle dans le Grand Est, des médecins mettent aussi en avant la baisse de la fréquentation touristique cet été, qui a réduit les brassages de population. Autre hypothèse, soulevée par le président du Syndicat des jeunes biologistes médicaux, Lionel Barrand, installé à Strasbourg : "Notre concentration en laboratoires d'analyses, plus dense qu'ailleurs, nous a sans doute permis de tester les gens avec des délais raisonnables et de casser plus rapidement les chaînes de transmission."

Mais la piste qui suscite le plus de débats dans la communauté scientifique est celle de l'immunité collective. En mai, seuls 4,5% de la population métropolitaine avaient développé des anticorps contre le coronavirus Sars-CoV-2, selon les premiers résultats d'une enquête menée par l'Inserm (PDF), publiés vendredi. Or, ces estimations grimpent à 7,6% dans le Bas-Rhin et même à 10,8% dans le Haut-Rhin, un record national.

Dans son bureau du Nouvel Hôpital civil de Strasbourg, l'infectiologue Yves Hansmann ne s'enflamme pas. "Nous avons fait une étude sur notre personnel après la première vague, qui a fait apparaître la présence d'anticorps chez 15% des personnes, rapporte-t-il. Ce taux n'a pas dû beaucoup progresser depuis. Il n'y a pas de quoi être rassuré pour la suite." 

"Un tel taux est largement insuffisant pour parler d'immunité collective."

Yves Hansmann, infectiologue au CHRU de Strasbourg

à franceinfo

Il est communément admis que le seuil qui permettra de venir à bout du coronavirus se situe autour de 60 ou 70% de personnes immunisées. "Le grand nombre de malades en début d'année permet d'amortir la reprise de l'épidémie, estime toutefois le généraliste mulhousien Patrick Vogt. On a développé un début d'immunité collective et je pense qu'il y a eu encore plus de gens touchés qu'on ne le croit. Ils n'ont pas forcément développé d'anticorps mais ont peut-être bénéficié d'un autre système de défense immunitaire, l'immunité cellulaire." 

"Ne pas baisser la garde"

Loin de tout triomphalisme, Santé publique France juge la situation dans le Grand Est "fragile""Les choses évoluent rapidement et il ne faut pas baisser la garde", estime le responsable régional de l'agence, Michel Vernay. Celui-ci s'inquiète d'un taux de reproduction (R) proche de 1,4, le plus élevé de France, qui signifie qu'une personne positive va infecter en moyenne 1,4 autre personne. "Avec ce R effectif de 1,4, on est parti pour doubler le nombre de cas chez nous d'ici deux semaines", prévient-il.

Si le sursaut épidémique est encore timide en réanimation, ces services ne chôment pas. "Sur nos 24 lits, on en a déjà 20 qui sont occupés, quasi intégralement par des patients non-Covid", décrit Damien Barraud, réanimateur au CHU de Metz (Moselle).

"Si une deuxième vague survient dans le Grand Est, je ne vois pas comment on fera pour sauver tout le monde."

Damien Barraud, réanimateur au CHU de Metz

à franceinfo

"On ne peut pas se contenter de dire 'Ça va en ce moment', complète le praticien strasbourgeois Yves Hansmann. Cette reprise est déjà très inquiétante. Je ne trouverais pas choquant qu'on augmente le niveau de précautions demandé aux personnes. Il faut que le port du masque devienne un réflexe à la maison, au moins lors des regroupements familiaux. Le masque permet de continuer à vivre, sans être liberticide comme l'a été le confinement."

Prévenir pour ne pas avoir à guérir

Sans attendre de voir une vague se former, les autorités tentent de consolider les digues. Exprimant sa "vive inquiétude" au sujet des brassages de population au moment des congés de la Toussaint, l'ARS s'apprête à proposer des tests rapides antigéniques aux étudiants "avant qu'ils ne rentrent dans leurs familles"

Une cycliste passe devant une affiche déployée sur le siège du conseil départemental du Bas-Rhin, à Strasbourg, le 8 octobre 2020. (YANN THOMPSON - PIERRE-ALBERT JOSSERAND / FRANCEINFO)

De son côté, la préfète de région et préfète du Bas-Rhin, Josiane Chevalier, annonce le lancement d'une "expérimentation de fiches de tracing" dans les bars et les restaurants, en lien avec l'Union des métiers et des industries de l'hôtellerie. Comme cela est déjà imposé en zone d'alerte maximale, "les gens pourront laisser leurs coordonnées, sur la base du volontariat pour l'instant, pour anticiper un éventuel cas avéré dans une structure", détaille-t-elle.

Pour autant, elle sait qu'elle devra imposer de nouvelles restrictions si son département venait à passer en zone d'alerte renforcée. Une perspective redoutée par la mairie de Strasbourg, qui remet en cause la stratégie de l'exécutif. "On est davantage dans une logique sécuritaire que dans une logique de santé publique", regrette Alexandre Feltz, adjoint en charge de la santé et médecin généraliste.

"On sait que l'épidémie va durer et que c'est l'adhésion à ce nouveau mode de vie qui va permettre de la maîtriser. Or l'histoire de la santé publique prouve qu'on n'obtient pas durablement cette adhésion par la coercition."

Alexandre Feltz, adjoint à la maire de Strasbourg

à franceinfo

L'élu craint que de nouvelles restrictions "mal comprises" génèrent des comportements à risques dans la sphère privée. Dans une logique de "prévention", la municipalité a commencé à déployer une équipe mobile pour "aller vers les gens afin de leur expliquer les gestes barrières, sans les culpabiliser". Une goutte d'eau dans le combat contre le Covid-19, dans une région qui surnage en croisant les doigts pour échapper à une nouvelle tempête.

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.