Covid-19 : les psys à l'écoute des petits patrons en alerte face à leur détresse et au "risque suicidaire"

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Un bar-restaurant est fermé à Cancale, en Ille-et-Vilaine, le 21 décembre 2020. (MARTIN BERTRAND / HANS LUCAS)

Essorés par les effets des mesures sanitaires sur leurs affaires, nombre de patrons de petites entreprises souffrent d'anxiété et de dépression. Les psychologues qui les suivent redoutent les effets destructeurs de la fin des aides de l'Etat et de la cascade de faillites qui menace.

Au printemps, j'ai perdu 12 kg. A l'automne, j'ai sombré." La santé mentale des petits patrons ? Une victime collatérale des restrictions de ces derniers mois, comme l'atteste le témoignage de Ludivine Cuchor, restauratrice trentenaire installée à Rouen, qui a ouvert un bar en février 2020, un mois avant le premier confinement. Depuis, les mesures pour lutter contre la pandémie de Covid-19 se sont succédé (protocole sanitaire, couvre-feu, fermeture administrative…) pour les commerçants et artisans, sans qu'apparaisse la lumière au bout du tunnel, malgré l'espoir apporté par la vaccination.

Les très petites entreprises et les indépendants sont portés à bout de bras par l'Etat, qui a dépensé pour eux près de 12 milliards d'euros au titre du fonds de solidarité, selon Le Monde. Le nombre de faillites a d'ailleurs baissé de 30% entre 2019 et 2020, selon la Banque de France, malgré une récession annoncée de 9% en 2020. Les petits patrons tiennent encore, le plus souvent. Mais pour combien de temps et à quel prix ? La corde s'use, de l'aveu même des intéressés et des psychologues qui les rencontrent.

"La valeur de vingt-huit ans de travail va être anéantie"

L'angoisse affleure dans les propos d'Alain Koeberlé. A 60 ans, cet organisateur de voyageurs scolaires qui vit à Illzach, près de Mulhouse (Haut-Rhin), se "réveille la nuit" en pensant aux sommes qu'il doit "rembourser d'ici au 31 octobre".

"Ça a commencé par nous, la catastrophe. Le 2 mars 2020, au tout début de l'épidémie, les voyages scolaires ont été annulés."

Alain Koeberlé, organisateur de voyages scolaires

à franceinfo

Pour soulager les voyagistes, le gouvernement décide à l'époque que les entrepreneurs du tourisme peuvent, pour 18 mois, transformer en avoirs les sommes à rembourser, puisque les voyages sont annulés. A l'approche de l'échéance, ces sommes gelées se transforment en épée de Damoclès. Alain Koeberlé en fait des cauchemars, d'autant que les clients réclament déjà les sommes dues. "J'ai la pression des agents comptables des établissements scolaires (pour qui il organise des voyages) qui veulent récupérer leur argent", souligne-t-il.

Si l'avenir ne s'éclaircit pas pour 2022, le sexagénaire, qui travaille pour l'instant dans les espaces verts de la ville, n'a guère d'autre horizon que la liquidation judiciaire de son activité. Elle ne signera pas pour autant la fin de ses problèmes. "J'aurai à répondre de l'argent que je n'arrive pas à rembourser sur mes biens, sur ma maison individuelle", explique-t-il. Il voit déjà s'écrouler ce qu'il a patiemment reconstruit depuis les attentats de 2015, qui avaient, déjà, provoqué l'annulation de voyages scolaires. Si elle a lieu, la liquidation judiciaire va "anéantir" la valeur de la société à la revente, dont Alain Koeberlé comptait tirer "un complément de retraite". Il redoute de voir "la valeur de vingt-huit ans d'organisation de voyages scolaires anéantie".

"Certains s'effondrent lors de la liquidation judiciaire"

"Les chefs d'entreprise se referment souvent sur eux-mêmes", analyse le psychologue clinicien Jean-Luc Douillard, parce qu'ils "ont honte de ce qu'ils vivent comme un échec". "Ça tient aussi aux questions de genre", complète Monique Kuong-Renard, doctorante en psychologie à l'université Paris-8, qui évalue les dispositifs d'aide psychologique aux petits patrons. "Les hommes sont plus orientés que les femmes à se diriger vers l'entrepreneuriat, mais ils sont aussi plus éduqués à ne pas manifester leur souffrance." Enfin, leur détresse tient aussi à la porosité entre vie privée et vie professionnelle.

"Ils ont le sentiment que toute leur identité est en jeu parce qu'ils ont tout investi dans leur société : leur santé, leur patrimoine social, familial, financier. C'est tout ça qui n'existe plus."

Jean-Luc Douillard, psychologue

à franceinfo

"Le couple, la famille… Tout est impacté. Comme les patrons n'ont pas droit au chômage, c'est la descente aux enfers", conclut-il. D'où l'idée qu'il a eue en 2013 de cofonder avec Marc Binnié, greffier à Saintes (Charente-Maritime), une association d'aide psychologique aux entrepreneurs en souffrance aiguë, nommée Apesa France. "On avait constaté, souligne le psychologue, que certains petits entrepreneurs s'effondraient au tribunal de commerce lors de la liquidation judiciaire". Certains y affichent même "des intentions suicidaires".

Des "sentinelles" formées à repérer les signes suicidaires

Fort de son expérience dans une structure de prévention du suicide en Charente-Maritime, Jean-Luc Douillard monte donc "un programme pour repérer les pensées suicidaires des entrepreneurs". Il s'agit "de former, au sein des tribunaux de commerce, des 'sentinelles', parmi les juges mandataires ou les greffiers, par exemple". Si ces sentinelles repèrent un cas inquiétant, elles émettent une "fiche d'alerte". Le chef d'entreprise est alors joint dans l'heure par Apesa, et, s'il est d'accord, il est rappelé dans la journée par un psychologue proche de chez lui (dont le nom est puisé dans une liste de 1 300 praticiens répartis dans toute la France). Il se voit ensuite proposer cinq consultations gratuites, dont la première dans les cinq jours.

A ce dispositif de quelque 3 500 sentinelles implantées dans 77 juridictions et dans des collectivités territoriales s'ajoute, depuis la fin avril 2020, un numéro vert lancé par le ministère de l'Economie : le 0 805 65 50 50. Financé par la société mutualiste Harmonie Mutuelle, le réseau des chambres de commerce et d'industrie et celui des chambres de métiers et de l'artisanat, ce service d'écoute psychologique, qui peut déboucher sur trois consultations gratuites, a été reconduit pour six mois en novembre 2020.

"Le premier bilan du dispositif invite à sa prolongation", a jugé le ministère de l'Economie en novembre 2020. Depuis sa mise en place, le numéro vert a reçu "957 appels avec 421 prises en charge de dirigeants, via les sentinelles (...) formées par Apesa pour détecter des signes avant-coureurs d'une détresse psychologique aigüe". Même s'il y a eu quelques malentendus sur la vocation de ce numéro vert, reconnaît Jean-Luc Douillard. "En panique, certains patrons essaient tous les numéros verts, mais pour connaître le dispositif d'aide économique. Pas forcément pour de l'aide psychologique", explique-t-il.

"Si ma voiture percutait un arbre"

Entre les erreurs de numéro, une véritable anxiété s'est exprimée. "Ce qui marque le plus, ce sont les gens en pleurs", relève la psychologue Emilie Mennetrier, qui a participé aux astreintes téléphoniques depuis les Alpes-Maritimes. "La plupart sont en grande souffrance parce que les aides ne sont pas suffisantes. Ils ne savent plus vers qui se tourner et ils ne peuvent pas se projeter vers le futur."

"Beaucoup disent souffrir d'anxiété, de maladies. Ils disent que le travail n'est même plus convivial, qu'il n'est plus question de prendre un café ensemble. Pour eux, il n'y a plus que le virus, avec l'angoisse de ne pas garder leur entreprise."

Emilie Mennetrier, psychologue

à franceinfo

Au téléphone, des restaurateurs, des commerçants, mais aussi "tous ces prestataires auxquels on ne pense pas forcément, comme ceux qui travaillent dans des parcs d'animations, qui assurent la pyrotechnie, la maintenance". A l'autre bout de la France, en Bretagne, une autre psychologue, Catherine Mercier, qui a également assuré des astreintes, surenchérit : "Il arrive que quelqu'un lâche : 'Ce ne serait pas si mal si ma voiture percutait un arbre.'"

Depuis Rouen, Ludivine Cuchor, 36 ans, dit avoir repoussé les idées suicidaires, parce qu'elle assure seule la charge de ses trois enfants de 16, 15 et 10 ans. Cette restauratrice, qui a repris un bar-brasserie dans le centre-ville en février 2020 en y investissant un héritage, raconte "avoir beaucoup pleuré et maigri après le premier confinement", qui a débuté un mois après l'ouverture de son café. La réouverture de l'été est apparue comme une éclaircie, mais les restrictions de l'automne ont été le coup de trop. "Après la limitation de l'ouverture en soirée, le deuxième confinement, le couvre-feu, j'ai sombré. D'autant que je n'ai droit à rien, puisque les aides sont calculées sur le chiffre d'affaire de 2019."

"C'est éprouvant dans la durée"

Le risque suicidaire a-t-il réellement augmenté chez les petits entrepreneurs depuis le début de la pandémie ? Difficile à savoir, faute d'indicateur sur la santé des petits patrons, selon Olivier Torres, enseignant à l'université de Montpellier et à la Montpellier Business school. "La santé des 3,2 millions de travailleurs non salariés échappent aux études. Il n'y a pas d'épidémiologie sur cette population", relève ce spécialiste des PME, qui a fondé Amarok, un "observatoire dédié à la santé des travailleurs non salariés". Restent les chiffres d'Apesa. "Pour le dispositif classique, nous avons eu 708 alertes au risque suicidaire émises par les sentinelles en 2020, contre 673 en 2019", affirme Jean-Luc Douillard. Cette comparaison a ses limites, les tribunaux de commerce, où les sentinelles d'Apesa surveillent le mal-être des entrepreneurs, ayant eux-mêmes été fermés une partie de l'année.

Le sentiment d'usure, observent les psychologues, se fait cependant plus en plus prégnant chez les petits entrepreneurs. "Lors du premier confinement, les chefs d'entreprise avec qui j'ai été en contact ont essayé de s'adapter, développe Catherine Mercier. Ils étaient en mode combat et ils ont retrouvé l'équilibre psychologique au déconfinement". Mais ils n'ont pas toujours résisté à la suite. "C'est éprouvant dans la durée", note la psy.

"Le fait que l'incertitude perdure a ébranlé la capacité d'adaptation des petits entrepreneurs, surtout lorsque viennent se greffer des difficultés de trésorerie et les charges de famille. C'est un épuisement physique et psychique."

Catherine Mercier, psychologue

à franceinfo

"Depuis quelques jours, il y a une capacité d'adaptation qui commence à s'user", constate la psychiatre Anne Joly, référente Apesa en Gironde, qui n'avait "pas senti ça avant".

"Quand les aides vont s'arrêter..."

Le pire est à venir, avec la cascade de faillites qui menace. "Avec les aides de l'Etat, l'économie est sous anesthésie. Il y a une baisse des procédures (de liquidation et de redressement judiciaire), mais il y aura inévitablement une remontée et avec elle, une demande d'aide psychologique", estime Alexandra Chabot, collaboratrice de mandataire judiciaire à Gap, dans les Hautes-Alpes, et membre du réseau Sentinelle.

Adhérent d'Apesa Normandie et ex-vice-président du tribunal de commerce de Rouen, Francis Goddefroy exprime le même sentiment. "Dès que les aides vont s'arrêter, que l'Urssaf va réclamer des cotisations, on va voir un nombre de procédures importantes et, avec elles, l'augmentation des alertes sur des situations de détresse", prévient-il.

"Certains entrepreneurs se lancent dans l'aventure sans l'avoir préparée. D'autres menaient leur barque correctement depuis des années et ils ont tout englouti."

Francis Goddefroy, adhérent d'Apesa Normandie

à franceinfo

Il rappelle, comme d'autres, que le tribunal de commerce peut aussi jouer un "rôle de prévention" pour les dirigeants d'entreprise. Francis Godefroy tente par exemple de raisonner les entrepreneurs prêts à investir leur dernier euro dans l'espoir de sauver leur société. "N'allez pas trop loin, l'argent que vous avez encore, gardez-le pour vous en sortir", conseille-t-il. "Certains vont trop loin, ils n'ont même plus de quoi se loger. Il faut savoir s'arrêter quand il est temps, même si c'est difficile."


Si vous avez besoin d'aide, si vous êtes inquiet ou si vous êtes confronté au suicide d'un membre de votre entourage, il existe des services d'écoute anonymes. La ligne Suicide écoute est joignable 24h/24 et 7j/7 au 01 45 39 40 00. D'autres informations sont également disponibles sur le site du ministère des Solidarités et de la Santé. Pour le cas particulier des chefs d'entreprise, le gouvernement a lancé un numéro vert : le 0 805 65 50 50.

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