Activités supprimées, isolement... Les résidents des centres médico-sociaux, "grands oubliés" de la crise du coronavirus

Face à la pandémie de Covid-19, les maisons d'accueil spécialisées compensent tant bien que mal les conséquences du confinement sur leurs pensionnaires, à la santé souvent fragile.

Une partie de l\'équipe de la maison d\'accueil spécialisée Les Rochers de Nemours, en Seine-et-Marne, le 26 mars 2020
Une partie de l'équipe de la maison d'accueil spécialisée Les Rochers de Nemours, en Seine-et-Marne, le 26 mars 2020 (LEA LOPATKA)

"Nous avons zéro cas de Covid-19 pour l'instant", confie soulagée Léa Lopatka, psychomotricienne à la maison d'accueil spécialisée Les Rochers de Nemours (Seine-et-Marne). Mais pour combien de temps ? Car la crise sanitaire engendrée par la pandémie du Covid-19 n'épargne pas les centres médico-sociaux où vit souvent un public à la santé fragile. Les résidents de ces établissements ont besoin de se raccrocher quotidiennement à une routine rassurante, mais qui se trouve bouleversée depuis le confinement.

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En France, plus de 22 000 adultes en situation de handicap vivent au sein d'une des 676 maisons d'accueil spécialisées (MAS). Les Rochers de Nemours font partie de la soixantaine d'établissements gérés par la fondation Les Amis de l'atelier. Depuis trois semaines, les équipes de cette MAS tentent de tenir le coup.

Un appel aux dons pour protéger les plus fragiles

"Nos équipes, les personnes que nous accompagnons, ont besoin de façon urgente de masques de protection, de gels hydroalcooliques, de blouses et de surblouses en quantité suffisante", rappelle Luc Gateau, le président de l'Unapei, la première fédération française d'associations des personnes handicapées mentales et de leurs familles, dans un appel à l'aide lancé le 27 mars.

Un appel relayé sur le terrain par de nombreuses associations. "Nous sommes un peu les parents oubliés de cette crise sanitaire", estime Sandra Gardelle, directrice de la communication de la fondation Les Amis de l'atelier, qui accompagne les personnes en situation de handicap 

Si nous n'arrivons pas à protéger nos résidents, ils vont se retrouver aux urgences qui sont déjà saturées.Sandra Gardelle, fondation Les Amis de l'atelierà franceinfo

Les différentes donations dont bénéficie cette fondation permettent de répartir des masques et des surblouses dans ses établissements. "Mais nous ne tiendrons pas longtemps", assure Sandra Gardelle. Quant au département seine-et-marnais où se situe la MAS Les Rochers de Nemours, il a récemment distribué plus de 2 500 masques dans des MAS et confirme à franceinfo avoir commandé "un million de masques de type FFP2 (...), dont une partie sera distribuée gracieusement sur le territoire seine-et-marnais, là où la pénurie se fait sentir".

Mais, à la MAS Les Rochers de Nemours, le temps presse, même si "le bouche-à-oreille permet de tenir", explique Stéphanie Marchand-Pacton, la directrice de l'établissement. "Une amie pépiniériste avait un stock de 980 masques FFP2, elle vient de nous les donner. Et mon mari qui travaille dans le bâtiment nous a donné 20 paires de lunettes de protection." En revanche, les surblouses font cruellement défaut. 

Eviter la contamination des résidents

Un peu à l'écart du centre-ville de Nemours, derrière une façade à la couleur rouille, habitent la quarantaine de résidents de la MAS Les Rochers de Nemours. Agés de 22 à 60 ans, tous souffrent d'une déficience intellectuelle. Ils sont incapables de gérer seuls leur quotidien, comme de faire les courses, se préparer un repas... Ils ont besoin d'un accompagnement constant. Certains sont aussi plus vulnérables au virus, notamment les "polyhandicapés qui ont d'importants problèmes respiratoires".

Alors, dès la prise de parole du président de la République, le 12 mars, tous les établissements de la fondation Les Amis de l'atelier se sont mis en ordre de bataille. "Nous avons réfléchi à comment protéger au maximum les résidents. Qui garder en internat ? Qui serait mieux en famille ?" Des décisions prises en concertation avec les équipes sur place et les familles concernées, "tout en gardant à l'esprit l'équilibre entre le risque sanitaire et le risque psychologique", explique Sandra Gardelle, directrice de la communication de la fondation. Car pour les équipes et les pensionnaires, le plus gros danger serait que le coronavirus rentre dans l'établissement.

Nous sommes les seuls à pouvoir être responsables de l'intrusion du virus. Et si cela arrivait, nous nous en voudrions énormément.Léa Lopatka, psychomotricienneà franceinfo

Cette responsabilité pèse de plus en plus sur les épaules du personnel qui est dorénavant le seul à entrer et à sortir de l'établissement. 

L'emploi du temps des résidents vole en éclats

En temps normal, c'est plus d'une soixantaine de personnes qui vont et viennent dans les couloirs de la grande maison, jour et nuit. Mais avec les contraintes liées au confinement, les équipes ont dû se réorganiser en urgence. Tout le personnel administratif est en télétravail. "Cela fait un vide pour les résidents. Certains venaient et s'asseyaient quelques instants dans leur bureau", détaille Léa Lopatka. Seuls restent les soignants et les paramédicaux, l'agent technique et les agents d'entretien qui nettoient et désinfectent toute la journée.

Plus aucun intervenant extérieur ne pénètre dans les locaux. Suspendues les séances d'orthophonie, de kinésithérapie ou encore de zoothérapie. Finies les sorties également. Plus de thé dansant, d'équithérapie ou encore de promenade en ville. Les résidents vivent doublement confinés, chacun dans leur pôle, voire dans leur chambre. "Nous sommes devenus leur seul lien avec l'extérieur", décrit Sylvie Neau, la coordinatrice santé.

Le rythme soutenu des activités donnait un cadre rassurant aux résidents et permettait de gérer les éventuels troubles du comportement.Sylvie Neau, coordinatrice santéà franceinfo

Les équipes doivent donc redoubler d'ingéniosité. Séance de relaxation, musique, lecture, activités manuelles agrémentent les journées moins remplies des résidents qui "ne se laissent pas leurrer facilement" par le changement de rythme.

Certains comprennent ce qu'il se passe et se mettent à stresser, rendant les autres locataires anxieux. Ceux qui ne comprennent pas sont effrayés par le personnel masqué et ganté. Car, petit à petit, les gestes barrières s'imposent, la distanciation entre résidents s'installe, le petit-déjeuner est désormais servi dans les chambres. Les activités collectives sont devenues individuelles, ou à deux, mais jamais plus. "L'occupation du jardin est gérée comme une salle de réunion, en réservant des créneaux pour éviter toute proximité", détaille la directrice.

"Je n'ose pas penser au jour où nous serons à bout"

Pour les résidents souffrant de troubles autistiques, il est difficile de leur faire comprendre que les gestes d'affection "c'est fini pour un temps". Tout se complique. L'un d'eux arrive à se calmer après des tours en voiture lorsqu'il est en crise. Sauf que la semaine dernière, alors qu'il était assis à côté de l'infirmier qui conduisait, le véhicule a été stoppé par les forces de l'ordre qui effectuaient un contrôle. Une situation qui a aussitôt exacerbé la crise du jeune homme.

Du côté du pôle des polyhandicapés, les plus fragiles de la résidence, le confinement est total depuis plusieurs semaines. Seules les infirmières et aides-soignantes sont autorisées à entrer, habillées de surblouse et de masque. "C'est encore plus dur pour eux, de ne plus nous voir. Alors, on a mis en place un système de talkie-walkie et de visio", raconte la psychomotricienne.

L'angoisse commence à monter parmi les résidents.Sylvie Neau, coordinatrice santéà franceinfo

Si au début "c'était très calme", décrit la coordinatrice santé, l'angoisse augmente au fur et à mesure que les règles du confinement se durcissent. Le psychologue du centre est de plus en plus sollicité pour désamorcer les montées de panique des pensionnaires isolés dans leur logement. "Mais cela va être impossible d'enfermer les autistes dans leur chambre", anticipe Sylvie Neau.

Alors les équipes cherchent continuellement un compromis entre les injonctions de l'agence régionale de santé et la stabilité des résidents."On avance au jour le jour, décrit Sylvie Neau. Je n'ose pas penser au jour où nous serons moins nombreux, parce que certains de nos personnels seront malades ou à bout", confesse-t-elle. Un personnel moins nombreux veut dire qu'ils seront moins présents auprès des pensionnaires et donc moins à même de les modérer. Certains seront alors plus susceptibles d'avoir des troubles du comportement. "S'ils décompensent, ils vont devenir violents ou s'automutiler", redoute la coordinatrice santé.

Gérer le manque lié à l'absence des visites

Une autre "douloureuse conséquence" pour les résidents est la fin des visites. Les parents de Patrick Sabuco, 56 ans, ont l'habitude de le prendre chez eux un week-end sur deux. Avec le confinement, ils ont dû se résoudre à le laisser au centre. Patrick Sabuco souffre d'un handicap psychique et ne parle quasiment pas. Impossible pour ses parents de savoir comment il ressent la situation. "Il avait l'habitude de venir à la maison et de se promener avec moi", s'inquiète son père, âgé de 80 ans.

Alors depuis deux semaines, grâce au personnel, monsieur et madame Sabuco appellent leur fils en visio pour se rassurer, tous les trois. 

On a de la chance, on peut le voir en vidéo. Au début, il nous cherchait dans la pièce mais maintenant il regarde bien le téléphone. Il est heureux de nous voir et nous aussi.M. Sabuco, père d'un résidentà franceinfo

Mais le personnel a bien conscience qu'il ne peut pas remplacer la famille. "Nous ne savons pas combien de temps ce confinement va durer, ce qui est angoissant pour les familles et les résidents", confie Sylvie Neau. Alors, pour ceux qui le souhaitent, des moments en tête-à-tête sont proposés avec un des membres du personnel. Le temps de partager un repas ou une activité à deux dans leur chambre. 

Quant aux résidents externes qui ne peuvent plus venir à la MAS, le lien est préservé grâce à des appels téléphoniques réguliers. L'équipe a même fourni aux parents une "trousse de secours" remplie d'activités. "Par exemple, on leur propose de faire tous les matins une routine météo. Le résident regarde par la fenêtre le temps qu'il fait et choisit un picto en conséquence avant d'aller l'accrocher sur un petit tableau", explique Léa Lopatka. Cette trousse permet ainsi de créer des habitudes similaires à celles qu'ils connaissent au centre. 

Ainsi en cette période de crise sanitaire sans précédent, la solidarité des équipes permet de maintenir "une vie comme avant" au sein de la MAS. "Mais pour combien de temps encore ?", s'inquiète Léa Lopatka.