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Regard sur l'info. La fin d’un monde commun ?

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Comme chaque semaine, Thomas Snégaroff reçoit l’auteur d’un livre, d’un film, d’une série ; d’un travail qui éclaire l’actualité. Et cette semaine : peut-on parler d’effondrement du monde commun ? Quand les crises économiques donnent l’impression d’être dépossédé et que les technologies, elles, procurent un sentiment de toute-puissance.

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Radio France
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Le philosophe Éric Sadin explique comment depuis 20 ans, nous avons été dépossédés de nous-mêmes alors que les technologies nous donnent l'illusion de la toute-puissance (Illustration) (GETTY IMAGES)

 L’invité de Regard sur l’Info, ce dimanche, c’est Éric Sadin. Il est philosophe, spécialiste des cultures numériques et surtout de leurs conséquences sur nos vies et nos sociétés. Il publie, en cette rentrée, aux éditions Grasset : L’ère de l’individu tyran : la fin d’un monde commun.      

Thomas Snégaroff : On a entendu, cette semaine, des dizaines de manifestants descendre dans les rues pour crier leur opposition au nouveau confinement. Ils rejettent le monde commun. Est-ce qu’ils sont, pour vous, « l’individu tyran » ?   

Éric Sadin : Ce n’est pas exactement cela. Ce que je nomme "l’individu tyran", c’est un grand nombre d’individus qui, du fait de désillusions successives depuis une quarantaine d’années, n’accordent plus aucun crédit à l’ordre commun et à la parole politique. Ils s’en remettent, avant tout, à eux-mêmes et à l’expression de leur ressentiment. Là, il s’agit plutôt de la volonté de mettre en exercice leur activité. De faire partie du monde commun. Non, donc.  

Vous montrez, dans votre livre passionnant, la montée en puissance de "l’individu tyran".  Vous le reliez, notamment, aux évolutions technologiques. C’est là que nous retrouvons le spécialiste numérique. Pouvez-vous nous expliquer le lien entre les cultures numériques (le téléphone portable, les ordinateurs) et cette émergence d’un "individu tyran" ?  

Nous venons de parler de "désillusions successives". Un grand nombre d’entre nous, depuis le tournant néo-libéral en vigueur et depuis le début des années 80, avons vécu le sentiment de souffrance au travail, d’invisibilité sociale, d’inutilité de soi. Nous avons assisté à la gradation des inégalités, à la dégradation des services publics. Nous avons été, en quelque sorte, "dépossédés" de nous-mêmes. 

À ce moment-là, depuis une vingtaine d’années, l’industrie du numérique a eu l’idée, avec le grand génie qui la caractérise, de mettre à notre disposition des instruments, des dispositifs, des interfaces nous donnant – par effet de vases communicants – le sentiment d’être dotés d’un surcroît de puissance. Ce dernier se manifeste principalement par les réseaux sociaux, par le fait de continuellement faire part de ses opinions et de ses rancœurs. Cela ne produit pas grand-chose, sinon l’expression vaine et improductive de l’expression de ses rancœurs.   

Il y a une forme de paradoxe entre un individu qui se sent tout-puissant et une société qui le rend impuissant ?  

C’est le cœur de notre condition contemporaine. Le fait de vivre, à la fois, dans une expérience cruelle, faite de souffrance, de dépossession de nous-mêmes. Et, à la fois, d’utiliser des technologies qui nous donnent le sentiment de pouvoir aisément conduire le cours de notre quotidien, de pouvoir exposer nos comportements, de pouvoir faire valoir nos opinions, de pouvoir monétiser notre aura (ce qui est le cas avec Instagram, par exemple).  

Cela crée une tension, à mon sens explosive, qui caractérise en propre notre condition individuelle et collective. Cela produit une sorte de tension explosive. Parce que ça projette une illusion de puissance. Alors comment ne pas le voir ? Comment ne pas voir les formes de périls qui ne cessent de s’aggraver sur le monde commun ?   

Aux États-Unis, nous sommes à deux jours de l’élection présidentielle. Donald Trump est le roi de Twitter. Est-il l’archétype de ce que vous appelez "l’individu tyran" ?  

Certainement. Voilà une figure qui incarne de façon exemplaire ce que j’appelle "l’individu tyran". À savoir, quelqu’un qui ne s’en remet qu’à ses propres vues, qui considère de manière infaillible détenir la vérité. Ils rejettent tous ceux qui ne pensent pas dans son sens. C’est quelqu’un qui utilise continuellement les réseaux sociaux en usant de formules expéditives et catégoriques qui ne laissent place ni à la contradiction ni au débat.   

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