Opposants à la ligne Lyon-Turin : pour le sociologue Jean Viard, "ils sont contre, au fond, parce qu'ils sont contre tous les grands projets"

Une manifestation d'opposants au projet de tunnel ferroviaire Lyon-Turin est prévue samedi 17 juin. Elle a été interdite par la préfecture de Savoie.
Article rédigé par Jules de Kiss
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Un ouvrier sur le chantier du TGV Lyon-Turin, le 18 janvier 2023. (MARCO BERTORELLO / AFP)

Nous partons dans les Alpes aujourd'hui, où un serpent de mer doit un jour serpenter à travers la montagne en train à grande vitesse, entre Lyon et Turin. C'est un projet qui est né dans les années 80, prévu pour le début des années 2030. Aujourd'hui encore, aucun tracé officiel n'a été défini. Une manifestation d'opposants est prévue aujourd'hui. Elle est interdite par la préfecture. Il y a eu un rassemblement de soutien, un peu plus tôt dans la semaine. Décryptage avec le sociologue Jean Viard.

franceinfo : Voilà encore un grand projet d'infrastructure qui crée des frictions ? 

Jean Viard : Oui, c'est un projet qui doit faire passer 250 trains par jour, et c'est un projet à peu près de 160 kilomètres. Donc il n'y a pas qu'un tunnel, il y a tout l'accès, et il y a deux tunnels. En fait, il y a un tunnel en France, qui fait un peu plus de 40 kilomètres, et un tunnel en Italie qui fait un peu plus de 10 kilomètres. Donc c'est un projet énorme. Il faut le comparer un peu au tunnel sous la Manche, c'est un peu le même effet, c'est un peu le même enjeu qui est le lien entre le nord de l'Italie, qui est une région extrêmement industrielle et effectivement la France, et notamment le monde lyonnais.

Et il faut dire aussi qu'actuellement, il y a deux vallées qui sont couvertes de camions toute la journée, c'est la Maurienne et la vallée de l'Arve. Donc il y a tout ça sur l'affaire. Chaque fois qu'on fait un TGV, il y a les gens qui habitent là, qui trouvent consternant qu'on passe chez eux et on les comprend. On peut comprendre la protestation des riverains, et ça va effectivement abîmer des paysages, etc.

Et il y a un autre mouvement, qui d'ailleurs au départ vient de Notre-Dame-des-Landes, puisque les leaders du mouvement, ce sont d'anciens de Notre-Dame-des-Landes. Ils étaient contre un aéroport par rapport à la pollution des avions, il y avait une cohérence. Là, on est passé à des trains. Le but, c'est quand même de supprimer des milliers de camions. Alors effectivement, ils sont contre, au fond, parce qu'ils sont contre tous les grands projets.

Il y a des approches différentes de cette guerre climatique. Il y a des gens qui veulent faire une écologie de décroissance, où il n'y aurait plus de grands projets, où on serait essentiellement sur le local, et puis des gens qui disent : la guerre climatique, c'est une écologie de progrès, et donc il faut remplacer les camions par des trains, donc faire des voies, etc.

Un peu plus tôt cette semaine, vendredi sur franceinfo, l'élue écologiste Sandrine Rousseau disait que l'existant est peut-être suffisant pour ce qui est du fret ferroviaire.

Il y a ceux qui s'opposent aujourd'hui et qui manifestent, disant que ce chantier implique le forage de dizaines de kilomètres de galeries, que ça va détruire la montagne pour des intérêts économiques. Ils soulignent notamment la question de la gestion de l'eau et l'impact sur cette ressource. Alors que les défenseurs du projet disent que le Lyon-Turin, il n'y a rien de plus écologique, c'est la réduction du trafic routier.

On est vraiment dans deux visions irréconciliables ?

Irréconciliables, peut-être pas, mais c'est clair que c'est un projet des années 80, quand on voulait faire des grands projets partout. Ça, c'est vrai. Moi, je pense que dans ces projets, il y en a qui vont se faire, d'autres, non. C'est le propre de la régulation par le politique. A un moment, il y a des forces. Est-ce que ces forces sont puissantes ? Est-ce qu'elles sont démocratiques et savent de quoi elles parlent ? Moi, je crois que ça reconstruit du politique, mais il faut insister sur le fait qu'au fond, il y a une montée d'une forme de violence qui pose quand même un vrai problème.

4000 personnes attendues pour protester, dont 400 à 500 éléments radicaux, selon le ministère de l'Intérieur, avec cet appel à manifester des "Soulèvements de la Terre" notamment, qui assument, comme mode d'action, la désobéissance civile. Certaines actions chocs, celles près de Nantes dimanche dernier, avec des serres de maraîchers nantais dégradés. Le gouvernement qui veut dissoudre les "Soulèvements de la terre" extrêmement rapidement, dossiers en cours de constitution.

Comment est-ce qu'on reçoit aujourd'hui en France ce genre de décision, à l'heure où la lutte contre le changement climatique doit être l'affaire de tous ?

La lutte contre le changement climatique ne leur appartient pas. Tout le monde doit se lancer dans la bataille, et c'est en fait ce qui se passe. Après sur chaque sujet, il y a différentes façons de faire. Toute activité humaine a des défauts, donc je  suis d'accord pour qu'on en discute. Mais rappelez-vous quand José Bové avait démonté le McDo de Millau, il avait démonté le McDo de Millau, il ne l'avait pas cassé, et le sens politique était le même quelque part. Il disait non au McDo de son territoire, et c'était un débat politique légitime. Et la méthode était respectueuse du travail des gens qui avaient travaillé là.

Que effectivement ils occupent des endroits, qu'il y ait des pratiques qui ne soient pas absolument légales, bien sûr que les combats peuvent parfois être en bordure de la légalité pour se faire entendre. Mais de là à aller agresser le travail du monde agricole, qui est un monde en grande difficulté, en grande souffrance, et qui est quand même le monde qui nous nourrit, et c'est le monde qui gère nos territoires, et qui va mener la bataille carbone. Mais ce que je veux dire, c'est qu'on ne peut pas dresser la société contre ses agriculteurs. C'est contre-productif. 

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