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Mort du chef de Boko Haram : au Nigéria, règlements de comptes entre jihadistes

Au Nigéria, la mort annoncée du chef djihadiste de Boko Haram, Abubakar Shekau, rebat les cartes de la nébuleuse jihadiste dans la région.

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Les forces de sécurité nigérianes sur le site d\'une attaque de sabotage prétendument perpétrée par Boko Haram contre des infrastructures électriques dans la banlieue de Maiduguri, le 12 février 2021.
Les forces de sécurité nigérianes sur le site d'une attaque de sabotage prétendument perpétrée par Boko Haram contre des infrastructures électriques dans la banlieue de Maiduguri, le 12 février 2021. (AUDU MARTE / AFP)

Ce n'est pas l'armée qui a eu sa peau. Mais un règlement de compte entre bandes rivales. Plutôt que de tomber sous les balles d'un groupe djihadiste concurrent, venu l'attaquer jusque sur ses terres, dans la forêt de Sambisa, Abubakar Shekau a préféré se donner la mort en déclenchant sa ceinture d'explosifs.

C'est en tout cas la version donnée par l'Etat islamique en Afrique de l'Ouest dans un enregistrement audio remis à l'AFP par une source relayant habituellement les messages du groupe. Iswap (son acronyme anglais) – composé pour partie de dissidents de Boko Haram – y décrit comment ses troupes ont découvert Shekau dans sa maison avant de le pourchasser pendant cinq jours dans la brousse.

"Shekau a préféré l'humiliation dans l'au-delà à l'humiliation sur Terre", déclare en langue kanuri une voix semblant être celle du chef de l'Iswap, Abu Musab Al-Barnawi, Ni Boko Haram ni l'armée nigériane n'ont confirmé ce décès. Ni les Etats-Unis, qui avaient offert 7 millions de dollars pour sa capture. Mais des combats violents ont bien eu lieu il y a quinze jours dans le nord-est du pays, jusqu'ici la rumeur disait Shekao gravement blessé.

Guerre fratricide

Les deux groupes djihadistes ne font pas que s'en prendre à l'armée nigériane : ils sont engagés dans une guerre fratricide sans fin. Destitutions, défections, dissidences… Plusieurs "émirs" ont été tués des deux côtés dans des règlements de compte. L'Iswap a exécuté au moins dix commandants de Boko Haram, tandis que trente membres éminents de l'organisation l'ont rejoint.

Le commandant de l'Etat islamique en Afrique de l'Ouest pour la forêt de Sambisa, Abu Mus'ab Al-Barnawi, est d'ailleurs le fils du fondateur de Boko Haram, Mohammed Yusuf, qui avait déjà été choisi par l'EI en 2016 pour diriger le mouvement jihadiste dans la région.

Ces rivalités et ces changements de bord n'avaient jusqu'ici que très partiellement réduit la capacité militaire des deux groupes salafistes. L'Iswap comme Boko Haram cherchant toujours à démontrer leur capacité à mener des attaques d'envergure.

Enlèvements et assassinats

A la tête de la secte islamiste depuis 12 ans, Abubakar Shekau, l'homme qui terrorise le nord-est du Nigeria est responsable d'un nombre incalculable d'exactions : assassinat de nombreux civils musulmans et enlèvements de masse (on se souvient des lycéennes de Chibok en 2014, du rapt de plusieurs centaines de garçons en décembre 2020, et encore de plus de 300 jeunes filles en février 2021

L'Etat islamique, qui l'avait écarté de ses rangs en 2016 pour "extrémisme" salue aujourd'hui la mort d'un rival, coupable "d'atrocités inimaginables". Boko Haram (qui signifie "l'école occidentale est un péché" en haoussa), s'oppose à la mixité dans les écoles publiques et à la théorie de l'évolution, supposée contredire la doctrine islamique. Plus généralement, l'école publique, c'est l'Etat. Ceux qui la fréquente sont accusés d'avoir prêté allégeance à l'Etat plutôt qu'à Dieu, le pire des péchés dans l'islam salafiste djihadiste.

Evidemment, l'organisation de l'Etat islamique en Afrique de l'Ouest elle aussi a du sang sur les mains. Ses membres s'attaquent régulièrement aux soldats de l'armée nigériane. Son aile la plus dure a conduit le groupe à assassiner ou à enlever du personnel de la Croix-Rouge, des civils chrétiens, et à diffuser des vidéos de décapitations au sabre. Mais de plus en plus c'est une ligne politico-religieuse du califat qui s'impose et se veut plus attentive aux civils.

Relancer l'économie pour mieux taxer la population

Quand Boko Haram n'hésite pas à tuer les villageois qui ne s'engagent pas à ses côtés, l'EI préfère gagner leur confiance, relancer l'économie pour mieux taxer la population. Le mouvement djihadiste encourage le commerce, fait creuser des puits, apporte de l'aide médicale. Il assure que les civils musulmans sont en sécurité tant qu'ils s'acquittent de l'impôt" islamique.

Après sa prise de la forêt de Sambisa, l'Iswap a d'ailleurs envoyé des messages aux habitants de la région du lac Tchad, aux confins du Nigeria, du Niger, du Cameroun et du Tchad, pour leur dire qu'ils étaient les bienvenus dans son "califat" autoproclamé. Al-Barnawi leur a indiqué qu'ils pouvaient retourner pêcher et faire du commerce, après paiement de taxes, avec l'assurance qu'il ne leur serait fait aucun mal.

L'Etat islamique aujourd'hui dominant

Avec la mort de son chef, Boko Haram a aujourd'hui perdu du terrain dans la guerre pour le pouvoir que se livrent les multiples franchises djihadistes en Afrique. L'Etat islamique était déjà devenu dominant dans le nord-est du Nigeria. La disparition de Shekau représente un tournant majeur. Certes, pour consolider son emprise le groupe va devoir convaincre ou combattre d'autres factions de Boko Haram qui n'ont pas envie de se soumettre et qui disposent encore d'importants bastions à la frontière avec le Cameroun et le Niger. Mais le mouvement va tenter d'étendre encore son influence, de gagner à la fois du territoire et des hommes.

Ce n'est pas une bonne nouvelle pour le pays, d'autant que l'armée nigériane paraît bien fragile face à l'expansion des djihadistes. Depuis 2019, dans le nord-est du Nigeria, l'armée a regroupé ses unités auparavant dispersées dans des "super camps" établis dans les grandes villes du Borno : certes elle déplore moins de morts dans ses rangs, mais elle sillonne moins le terrain pendant que les djihadistes, eux, se déplacent sans entraves dans les zones rurales.

Dans cette guerre, ce sont les civils qui paient le prix fort. Depuis le début de la rébellion, le conflit a fait près de 36 000 morts et deux millions de déplacés.

Les forces de sécurité nigérianes sur le site d\'une attaque de sabotage prétendument perpétrée par Boko Haram contre des infrastructures électriques dans la banlieue de Maiduguri, le 12 février 2021.
Les forces de sécurité nigérianes sur le site d'une attaque de sabotage prétendument perpétrée par Boko Haram contre des infrastructures électriques dans la banlieue de Maiduguri, le 12 février 2021. (AUDU MARTE / AFP)