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Le monde est à nous. Jimmy Lai, le milliardaire hong-kongais héros des pro-démocratie, dans le collimateur de Pékin

Ce magnat de la presse à Hong Kong est l'un des ennemis de la Chine. Il est menacé de prison à perpétuité pour subversion et a, à plusieurs reprises, été victime d'intimidations.

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Jimmy Lai devant le tribunal de West Kowloon à Hong Kong, le 3 septembre 2020.
Jimmy Lai devant le tribunal de West Kowloon à Hong Kong, le 3 septembre 2020. (ISAAC LAWRENCE / AFP)

Jimmy Lai, patron d’un groupe de presse ouvertement anticommuniste, est jugé jeudi 3 septembre pour avoir insulté un journaliste concurrent. Une affaire mineure au regard des risques de perpétuité que Jimmy Lai encourt, en raison de la nouvelle loi de sécurité nationale.

Il a 71 ans, un physique de judoka, pas mal d’humour et une énergie incroyable: Jimmy Lai, self made man, patron de presse richissime, dirige les deux seuls journaux d’opposition de Hong Kong (Apple Daily et Next Magazine). Un homme depuis longtemps dans le collimateur de Pékin, qui le qualifie régulièrement de "fauteur de troubles anti-chinois", conspirant avec des pays étrangers pour "propager le chaos".

Prison à perpétuité

Or depuis le 30 juin, la loi sur la Sécurité nationale permet au régime communiste d’intervenir directement à Hong Kong – et de sanctionner par la prison à la perpétuité toute tentative de "subversion" ou de "collusion avec des puissances étrangères".

Jimmy Lai est impliqué dans trois procès différents. Aujourd'hui, il était jugé pour avoir insulté et menacé le journaliste d'un média concurrent, en 2017. Il a finalement été déclaré non coupable (la loi sur la Sécurité nationale n'est pas rétroactive).

Mais l'homme d'affaires a tout pour agacer Pékin : il est allé solliciter l’appui des États-Unis en rencontrant le secrétaire d'État américain Mike Pompeo (et aussi le vice-président Mike Pence); il a participé aux gigantesques manifestations de 2019 contre la reprise en main de l’ancienne colonie britannique ; il critique tout aussi ouvertement le parti communiste et ses abus : un "monopole" dit-il "qui facture une prime pour un service médiocre."

En 2003, déjà, il avait mis à la une de son magazine un photomontage montrant le chef de l'exécutif de Hong Kong recevant une grande tarte dans la figure.

Menaces et arrestations

Tout ça lui a donc valu pas mal d’ennuis. Il ne compte plus les tentatives d’intimidation, Jimmy Lai : des menaces verbales, une voiture un jour qui le percute, son domicile incendié à plusieurs reprises, le siège de son quotidien visé par des bombes incendiaires. Il a aussi été arrêté plusieurs fois ; la dernière, c'était le 10 août, chez lui, à 7 heures du matin, avant une grande perquisition de son journal par une centaine de policiers. Les images ont été diffusées en direct sur les réseaux sociaux. Le soir même Jimmy Lai était libéré sous caution en attendant son procès. Son retour au journal avait été salué par une ovation de ses salariés. Sur une vidéo diffusée en direct sur Facebook par ses journalistes, il reconnaît qu’il devient "de plus en plus difficile" de gérer un groupe de presse à Hong Kong, autrefois bastion de la liberté d'expression. Mais que ses journalistes ne doivent rien changer à leur façon de travailler.

Si Jimmy Lai est un héros pour tous ceux qui défendent la démocratie à Hong Kong, c'est parce qu'il est le seul "tycoon", le seul homme d'affaires à avoir rejoint le camp de la dissidence.

Tienanmen, un électrochoc

Arrivé clandestinement à Hong Kong à l’âge de 12 ans (sa famille fuit les communistes qui viennent d'arriver au pouvoir), Jimmy Lai (de son vrai nom Lai Chee-ying) commence par travailler dans des ateliers de textile clandestins. Il apprend l’anglais, puis d'échelon en échelon monte sa propre chaîne de magasins de vêtements... jusqu’au massacre de Tien An Men, en 1989.

La répression des étudiants par le régime agit comme un électrochoc : Jimmy Lai devient un infatigable défenseur de la démocratie et de la liberté d’expression. Il est tellement populaire que cet été, au lendemain de son arrestation, les habitants de Hong Kong se ruent sur son journal : "Comme le gouvernement ne veut pas que l'Apple Daily survive, nous autres Hongkongais devons le sauver nous-mêmes". Le quotidien affiche alors ce titre à la une, sous la photo de l'arrestation de Jimmy Lai : "Nous continuerons à nous battre."

Deux semaines avant que la loi sur la sécurité soit imposée à Hong Kong, Jimmy Lai avait expliqué qu'il était "prêt" à aller en prison. "Je suis un perturbateur, ajoutait-il. Je suis venu ici sans rien, la liberté dont bénéficie cet endroit m'a tout donné. Il est peut-être temps qu'en retour, je me batte pour elle."

Jimmy Lai devant le tribunal de West Kowloon à Hong Kong, le 3 septembre 2020.
Jimmy Lai devant le tribunal de West Kowloon à Hong Kong, le 3 septembre 2020. (ISAAC LAWRENCE / AFP)