Journée internationale de la mémoire des victimes de l'Holocauste : Israël et la Pologne face à la mémoire de la Shoah

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Dans le club des correspondants, franceinfo passe les frontières pour voir ce qu'il se passe ailleurs dans le monde. Aujourd'hui, direction Israël et la Pologne en cette journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l'Holocauste.

Article rédigé par
Frédéric Métézeau, Sarah Bakaloglou - franceinfo
Radio France
Publié
Temps de lecture : 5 min.
Pour l'historien français Lucien Lazare, 97 ans, "le temps qui passe est une chance". (FREDERIC METEZEAU / RADIO FRANCE)

Le 27 janvier a été décrété par les Nations Unies en 2005 "journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l'Holocauste", pour commémorer la libération du camp nazi d'Auschwitz Birkenau, le 27 janvier 1945. Alors que la France a voté il y a deux jours la restitution des œuvres volées aux familles juives par les nazis, des phénomènes de distorsion de l'histoire dans le discours politique voire de banalisation de la Shoah inquiètent. Tour d'horizon en Israël et Pologne.

Israël veut lutter contre les nouvelles façons de remettre en cause la Shoah

Cela se passe notamment à Yad Vashem, lieu de Mémoire et de recherche consacré à la Shoah, à Jérusalem. Pour son directeur Dani Dayan, il n'y a quasiment plus de négations de l'Holocauste mais il dénonce deux phénomènes nouveaux : d'abord sa distorsion : "Le problème avec la distorsion de l'Holocauste, c'est qu'elle est soutenue et propagée par des gouvernements ou des groupes sociaux ou politiques extrêmement puissants, explique-t-il. Ce sont des pays qui disent : "Bien sûr 6 millions de Juifs ont été massacrés mais dans mon pays, toute la population les a aidés, nous étions des victimes en réalité."

"On voit ces jours-ci un candidat à la présidentielle dans un très grand pays d'Europe occidentale - un Juif qui plus est - dire : "Le gouvernement de mon pays sous influence nazi a aidé les Juifs !"

Dani Dayan, directeur de Yad Vashem

à franceinfo

Mais ce qui inquiète davantage Dani Dayan, c'est la banalisation : "La banalisation de l'Holocauste est devenue encore plus atroce après l'émergence du Covid. La comparaison entre le pass sanitaire et l'étoile jaune, entre le Docteur Fauci et Mengele, entre les obligations vaccinales et les lois de Nuremberg, les comparaisons détestables avec Anne Frank. Tout ça est inacceptable !" Pour répondre à ces nouveaux défis, le directeur de Yad Vashem insiste sur l'importance des cérémonies du souvenir, l'implication des politiques, mais aussi une dénonciation immédiate et combative de l'antisémitisme, la recherche avec l'ouverture des archives et la participation des derniers témoins.

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Lucien Lazare, historien de 97 ans, en fait partie. Il a été résistant avant de s'engager dans l'armée aux côtés du général Delattre de Tassigny et vit à Jérusalem depuis les années soixante. Dans son livre "Ni héros ni salauds" sorti mercredi 26 janvier en Israël, traduit en hébreu, il rappelle que, si un quart des Juifs qui vivaient en France ont été exterminés par les nazis et leurs supplétifs du régime de Vichy, les trois quarts ont été protégés, cachés, aidés, par la population française. Pour lui, le temps qui passe est une chance. "Plus on s'éloigne de la date de la Shoah, mieux on la connaît : parce que c'est comme si on était au pied d'une montagne dont on s'éloigne, illustre-t-il. Quand on est au pied d'une montagne, on ne voit pas ce qu'il se passe au-dessus de soi : pour voir l'ensemble de l'image telle qu'elle se produit dans la réalité, il faut s'en éloigner."

Et sur les propos d'Éric Zemmour il est lapidaire : "Ce sera oublié après les élections". Le livre Ni héros, ni salauds de Lucien Lazare et Alexandre Doulut est publié aux éditions du bord de l'eau.

En Pologne, le gouvernement veut réhabiliter la mémoire du pays

En Pologne, la politique historique du gouvernement national conservateur au sujet de la Shoah n’a pas manqué de créer plusieurs incidents diplomatiques avec Israël ces dernières années. Comme lors de l’adoption, l’été dernier, d’une loi par le Parlement polonais qui rend plus compliquée la restitution des biens juifs confisqués par les nazis, puis récupérés par le régime communiste après la guerre. Cela avait suscité la colère d'Israël qui avait dénoncé le signe "d’un mépris pour l’histoire de l’Holocauste".

En Pologne, le sujet de la mémoire de la Shoah est sensible, dans un pays où 6 millions de personnes sont mortes durant la guerre, dont 3 millions de Juifs. Le parti nationaliste Droit et Justice au pouvoir est accusé d’agiter une rhétorique patriotique, en présentant un récit magnifié de l’attitude des Polonais pendant cette période. Une dissonance avec la réalité qui pose problème à Jonathan Ornstein, directeur du Centre communautaire juif de Cracovie : "Quand le Premier ministre dit que toute la nation polonaise mérite d’être honorée au mémorial des Justes de Yad Vashem, c’est comme si tous les Polonais à l’époque avaient essayé de tout faire pour sauver des Juifs. Il y a des Polonais qui en ont sauvé, mais il y a aussi des Polonais qui leur ont fait du mal. Et bien sûr, on ne connaîtra jamais le ratio exact."

"Suggérer que tout le pays était obsédé avec l’idée de sauver des Juifs, ce n’est pas la réalité qui me semble être le cas ni être en accord avec la mémoire des survivants qui dans beaucoup de cas, avaient peur des Polonais."

Jonathan Ornstein, directeur du centre communautaire juif de Cracovie

à franceinfo

De son côté, le pouvoir polonais explique lutter pour la vérité au sujet de la Seconde Guerre mondiale, qui fait selon lui, souvent l’objet de mensonges. Il affirme que l'histoire du pays durant cette époque est trop méconnue. "Le gouvernement de l’époque n’a jamais collaboré avec les nazis, rappelle-t-il. Le pays était sous occupation allemande". Le parti Droit et Justice s’insurge ainsi contre l’expression "camps de la mort polonais". Pour Mateusz Szpytma, vice-président de l’Institut de la mémoire nationale, il est nécessaire de réhabiliter la mémoire polonaise : "Si le monde savait ce qu'il en était en Pologne pendant la Seconde Guerre mondiale, comment fonctionnaient les camps, qui décidait de quoi, il n'y aurait pas de problème. Mais nous devons l’expliquer au monde, ce qui est très difficile."

"Un jour, nous avons fait une enquête auprès d’étudiants au Canada en demandant “qui sont les nazis”, et les Polonais sont arrivés en 2e ! Si on avait été un pays avec un gouvernement qui avait collaboré dans la déportation des Juifs, je comprendrais mais cela n'a pas été le cas !"

Mateusz Szpytma, vice-président de l'Institut de la mémoire nationale

à franceinfo

En 2018, une loi a été adoptée permettant de poursuivre au civil ceux accusant la nation polonaise d’être responsable de crimes commis par les nazis.

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