TEMOIGNAGE. "C'était au minimum une à deux fois par semaine" : victime d'agressions sexuelles répétées, une ancienne militaire de la Marine nationale dénonce l'impunité de son agresseur

La parole des victimes de violences sexistes et sexuelles dans l'armée commence à se libérer. franceinfo a recueilli le témoignage de Manon Dubois, qui ne veut plus se cacher pour raconter son histoire.
Article rédigé par Gaële Joly - Simon Cheneau
Radio France
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Temps de lecture : 5 min
L'armée s'est dotée en 2014 d'une cellule de lutte contre les violences sexuelles, nommée Thémis. (Photo d'illustration) (LE PARISIEN / ARNAUD JOURNOIS / MAXPPP)

La vague Metoo va-t-elle s'étendre aux armées ? Une ancienne militaire de la marine française dénonce l'impunité dont bénéficie son agresseur après avoir pourtant reconnu des faits d'agressions sexuelles répétées. De plus en plus de témoignages mettent en lumière la mauvaise prise en charge des violences sexuelles au sein de l'armée.

Manon Dubois ne veut plus se cacher pour raconter son histoire. En octobre 2019, elle n'a que 18 ans quand elle embarque pour sa première mission de matelot, comme cuisinière à bord du chaland releveur d'ancrage le Telenn Mor, un bateau à fond plat surnommé "l'éboueur des mers", chargé de relever les ancres ou de changer les pontons. Dans la cuisine, elle subit une première série d'agressions sexuelles de la part d'un marin électricien : "Au départ, il laissait la porte ouverte... Et puis, après, il s'est mis à la fermer. C’était une simple main aux fesses, de l'effleurage. Ou alors il tentait de m'embrasser de force ou de me plaquer contre le plan de cuisine et se coller à moi, de frotter son sexe contre le mien. C'était au minimum une à deux fois par semaine, pendant un an et demi. C'est comme si j'étais là, sans être là. Je n’arrivais pas à réfléchir, à agir, bouger. Je savais que ce n'était pas normal, mais il y a une partie de moi qui disait 'Manon, ce n’est pas si grave que ça'".

Manon Dubois en parle à sa hiérarchie, en minimisant les faits. "Le commandant n'avait pas assez d'éléments pour une sanction", assure la Préfecture maritime. L'électricien est simplement rappelé à l'ordre et la jeune fille continue d'être agressée, en silence. Elle n'ose plus rien dire. L'agresseur quitte le bateau avant elle, à la fin de son contrat, mais, deux ans plus tard, en septembre 2021, fâcheux hasard, Manon le retrouve sur la frégate le Normandie. 

"Je vois son nom de famille en face de ma porte et je me dis ce n’est pas possible... Et puis, je le croise dans une coursive. Et là, il recommence. Je me retrouve enfermée avec lui dans un local et il se passe la chose la plus grave qui s'est passée".

Manon

à franceinfo

Une nouvelle agression sexuelle que Manon n'arrive pas à raconter. "Et deux jours plus tard je m'effondre, je n'arrive plus à parler", confie-t-elle. 

"Ben oui, mais il était amoureux"

La jeune femme prévient sa chaîne de commandement qui déclenche une enquête. Devant la hiérarchie militaire, son agresseur reconnaît les faits. Une soixantaine au total. Il écope de 10 jours de mise à pied. "On m'entend moi, on l'entend lui et le capitaine d'armes du bateau me dit 'ben oui, mais il était amoureux'", se souvient avec stupéfaction Manon. Elle ne sera pas débarquée car il faut finir la mission en mer. On lui demande simplement de changer de chambre, mais tous les soirs pendant encore 10 jours, elle sert à manger à son agresseur.

La Préfecture maritime le concède aujourd'hui : "Les sanctions globales, militaires ou judiciaires ne sont pas au niveau du préjudice subi". Mais l'officier de communication du commandement d'arrondissement maritime de l'Atlantique, Alban Simon, insiste : "L'institution est attentive à ces affaires, et ne protège pas les bourreaux".

Manon Dubois avait 18 ans, en 2019, lorsqu'elle s'est engagée en tant que cuisinière sur un navire de la marine. Le début d'un enfer à cause d'un même agresseur, un autre marin, jusqu'en 2022. (GAELE JOLY / RADIOFRANCE)

Les gendarmes maritimes sont prévenus et la justice est saisie. Une fois à terre, Manon porte plainte, sur la base de Brest, le 22 octobre 2021, mais elle doit quitter la marine à contrecœur, en état de stress post-traumatique, selon l'expertise d'un psychologue. Elle n'est plus capable de travailler. Aux enquêteurs, son agresseur confirme "qu'elle n’était probablement pas consentante et qu’il le faisait sans forcément lui demander l’autorisation". Il ajoute "qu’elle lui avait dit non à plusieurs reprises sur le fait de sortir avec lui", mais il échappe au tribunal correctionnel, car le parquet de Rennes valide alors une procédure de composition pénale, sur proposition de la hiérarchie militaire, une alternative aux poursuites réclamée par la hiérarchie militaire et qui évite au militaire une inscription au bulletin numéro 2 du casier judiciaire, qui entraîne une exclusion de l'armée. La décision tombe le 8 décembre 2023 : la justice le condamne à verser 600 euros de dommages et intérêts et à suivre un stage de lutte contre le sexisme et les violences faites aux femmes à ses frais. 

Un traitement de faveur

Une sanction incompréhensible pour l'avocat de Manon, Julien Richou, chez Humanis Avocats : "L'institution judiciaire, elle-même, de concert avec la Marine nationale va offrir ce traitement de faveur à ce marin-là pour qu'il reste au sein de la marine. Avec cette procédure, il n'y a pas d'audience publique, le huis clos de la marine nationale se poursuit au sein de l'institution judiciaire, tout ça pour protéger l'image de la marine, car l'agresseur a plutôt un dossier médiocre. À partir du moment où l'agresseur vient de l'institution militaire, il reçoit un traitement de faveur et vous en tant que victime un traitement de défaveur", dénonce-t-il.

De son côté, le procureur de Rennes Philippe Astruc explique à Franceinfo que "Le parquet de Rennes utilise toute la gamme des réponses pénales juridiquement possibles en tenant compte des éléments de la procédure, de la personnalité du mis en cause, du préjudice de la victime et du risque de réitération. La particularité en matière militaire, outre l’avis obligatoire, est qu’une réponse disciplinaire a pu déjà ou pas être apportée et dont le parquet tient compte dans sa réponse".

"Ma boite mail est devenue le #MeToo des armées"

Pourtant le cas de Manon est loin d'être isolé, dénonce Laetitia Saint-Paul, militaire en réserve de l'Armée de terre et député Renaissance du Maine-et-Loire. L'élue à l'Assemblée nationale souhaite encourager les victimes de ces agressions présumées au sein des armées à libérer leur parole. Pourtant, un plan anti harcèlement existe déjà, rappelle l'élue de Saumur-Sud. Depuis 2014, l'armée s'est dotée d'un service de lutte contre les violences sexuelles, la cellule Themis. Pas moins de 220 signalements ont été recensés en 2023, dont un tiers pour des faits de viols, mais sur 300 000 personnes que compte l'armée. "Ces chiffres sont clownesques", s'insurge la députée.

Après un appel à témoignages, elle reçoit une vingtaine de messages en quelques jours : "Ma boite mail est devenue le #MeToo des armées, j'ai reçu de très nombreux témoignages, des témoignages poignants, qui me demandaient, 's’il vous plaît, ne m'abandonnez pas'. Des victimes qui ont vraiment subi la même mécanique que Manon, la honte, la peur de subir la double ou la triple peine, d'avoir été agressée, de voir leur agresseur vivre en quasi-impunité, de subir une mutation qu'elles n'ont pas souhaitée parce que, souvent, le problème est écarté et pas traité. C'est émouvant, éprouvant... Ma collaboratrice m'a dit 'Ce qu'on fait, c'est une mission de santé publique'". Laetitia Saint-Paul demande aujourd'hui à ce que le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, mette en place une enquête interne et que le "zéro impunité" décrété par le politique infuse désormais sur le terrain.

A l’abri sur son île natale, Manon Dubois tente de se reconstruire loin de la Marine nationale : "Déjà, je ne m’attendais à rien, mais avec cette décision de justice, j’avais raison de ne m’attendre a rien. Aujourd’hui, après cinq ans, je veux tourner la page et avancer", conclut-elle.

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