REPORTAGE. "Facteur de motivation" pour les uns, "côté très addictif" pour les autres : pourquoi la place des écrans à l'école ne fait pas l'unanimité

Alors que le débat sur la place du numérique à l'école est relancé, franceinfo donne la parole aux enseignants, aux élèves et aux parents.
Article rédigé par Noémie Bonnin
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
La question de l'usage des écrans à l'école est relancé. (NOEMIE BONNIN / RADIOFRANCE)

Quelle place pour les écrans dans la société, et plus précisément à l'école ? Le débat est ouvert, depuis la publication du rapport d'experts le 30 avril qui recommande de limiter l'exposition des enfants aux écrans. Dans la foulée, Gabriel Attal l'a assuré, l'Éducation nationale doit "balayer devant sa porte" sur la question de l'utilisation de ces outils numériques. Alors, des évolutions vont-elles être décidées par l'exécutif ? Ce serait un revirement politique majeur, tant le numérique a été promu ces dernières années dans les classes.

Il y a d'abord eu les collectivités, qui ont financé des ordinateurs, des tablettes pour les élèves, dès le début des années 2010. Depuis, l'utilisation des outils numériques est régulièrement mise en avant. Il y a six mois, Gabriel Attal lui-même affirmait, en visite à Educatech, le salon de l'innovation éducative, que le "numérique et l’intelligence artificielle étaient des outils clés". En tant que ministre de l'Éducation nationale, il a vanté les mérites d'une application pour aider tous les élèves de seconde à faire leurs devoirs.

Un véritable outil pour certains enseignants

Aujourd'hui, les dispositifs sont nombreux. Dans la classe de Pierre, par exemple, enseignant à Drancy en Seine-Saint-Denis, figurent sur le bureau de chaque élève de CE1 et CE2 une tablette, financée par la mairie. "La tablette, c'est vraiment un outil, pour moi, qui permet de s'adapter aux besoins de chaque élève". Ils l'utilisent 30 ou 40 minutes par jour en moyenne, pour travailler l'écriture, la lecture, la conjugaison, la grammaire, ou encore les maths. "Et on a aussi, avec toutes ces applications, le côté ludique. C'est un facteur réel de motivation à l'école", explique cet enseignant. L'application s'appelle Lalilo, chaque élève a donc sa tablette, avec un casque pour suivre les instructions. "Moi je passe derrière un élève qui ne va pas y arriver, je vais pouvoir aller le voir".

"Les élèves en réussite continuent à progresser et les élèves ayant des difficultés, on peut venir apporter notre aide humaine de manière individualisée."

Pierre, enseignant à Drancy

à franceinfo

Les entreprises de ce secteur sont regroupées en association au sein d'Edtech France. La déléguée générale Orianne Ledroit défend un usage raisonné de ces applications éducatives. "Plus on joue avec un outil technique, plus on se l’approprie, plus on s’en libère", affirme-t-elle. "C'est important de ne pas exclure totalement l'éducation par le numérique des classes. C'est une des conditions pour que nos enfants soient en capacité d'utiliser les outils technologiques de manière critique, raisonnée, de manière citoyenne". Pour la professionnelle, il faut différencier ces outils des réseaux sociaux, qui peuvent être dangereux.

D'autres s'inquiètent d'un recul de la lecture

Mais cette utilisation des écrans dans le cadre scolaire est loin de faire consensus. Elle est notamment critiquée par une partie des professeurs, à l'image d'Agnès Fabre, enseignante de lettres en collège et lycée. Elle a fondé en janvier 2024 le collectif pour une éducation numérique raisonnée. Pour elle, les jeunes doivent pouvoir travailler sans se connecter à leurs écrans, elle refuse d'utiliser les tablettes en classe. "D’abord, parce que notre rôle, celui de l’école, est de ramener les élèves à la lecture", argumente Agnès Fabre.

"On a des élèves qui ont perdu le contact avec le livre, c’est devenu un objet étranger pour eux."

Agnès Fabre, enseignante en collège et lycée

à franceinfo

Par ailleurs, Agnès Fabre note qu'ils sont plus facilement distraits et que la plupart de ses élèves n’ont plus d’agenda, "parce qu’ils savent qu’on va noter les devoirs sur l’application numérique". Ce qu'elle regrette, car, selon elle, noter ses devoirs, "c’est le moment où ils vont prendre conscience du devoir à faire. Le rôle de l’école devrait être justement de leur apprendre à améliorer leur concentration et à être autonomes". Le collectif milite pour des cours sans écran, en classe comme à la maison, tout en formant les élèves au numérique sur des créneaux horaires dédiés.

"J'étais en train de réviser et d'un coup, je reçois une notification"

Du côté des familles également, les inquiétudes grandissent. Franceinfo a rencontré plusieurs élèves de terminale à Strasbourg. La région Grand Est finance des ordinateurs pour chaque lycéen. Depuis 2019, ils n'ont plus aucun manuel papier, tout est numérique. Ari, en classe de terminale, raconte comment les jeunes se détournent des cours à partir du moment où ils doivent sortir leur ordinateur en classe.

"Il y en a qui jouent ou qui font du shopping en ligne. Moi, je vais sur Insta, ou alors je regarde des vidéos"

Ari, élève en terminale à Strasbourg

à franceinfo

Ari explique que l'ordinateur de travail au lycée leur donne accès à tout, "le Wi-Fi du lycée ne bloque pas grand-chose". Son copain Abdssamad, lui, est devenu accro à Pronote, le site internet où sont déposés les devoirs et les notes surtout, scrutées de près. "Je n'arrête pas de regarder si ma moyenne a augmenté ou si elle a baissé. Il y avait vraiment un côté très addictif", raconte Abdssamad.

Ari, Abdssamad et Ionela, trois élèves de terminale à Strasbourg. (NOEMIE BONNIN / RADIOFRANCE)

Sans compter la déconcentration si facile au moment des devoirs quand tout se fait sur ordinateur. "Peut-être que j'étais en train de bien réviser et d'un coup, je reçois une notification, je commence à parler avec une personne, je regarde des vidéos. Du coup je me perds et parfois, je peux rester jusqu'à minuit, une heure du matin pour réviser", témoigne Abdssamad. Leur amie Ionela a perdu l'habitude d'écrire à la main et concède quelques difficultés avec l'orthographe "à force de toujours avoir un correcteur, il y a quand même des lacunes qui sont là."

Un collectif de parents dénonce des injonctions contradictoires

Certains se sont réunis en un collectif à l'initiative notamment d'Audrey Vinel, cette mère d'élèves dénonce des injonctions contradictoires entre le fait de devoir réguler les écrans à la maison et d'utiliser ces mêmes écrans dans le cadre scolaire. Ses trois enfants n'ont eu que des manuels numériques au lycée. "J'ai vu exploser les temps d'écran. Avec leur père, j'avais quand même un minimum essayé de contrôler les choses. Là, c'est devenu open bar et ça rend le contrôle de tout ça, pour les parents, impossible", s'agace cette mère de famille. "C'est un scandale sanitaire en réalité, insiste-t-elle. Ce sont des milliards et des dizaines de milliards d'euros tous les ans qui sont dépensés pour ça".

"Est-ce que dans une école où on a un manque de profs, où on a des classes surchargées, on ne pourrait pas faire autre chose de tous ces milliards ?"

Audrey Vinel, mère d'élève

à franceinfo

Va-t-on rétropédaler sur cette question du numérique à l'école ? Le ministère de l'Éducation nationale doit faire des propositions à Emmanuel Macron. Ceux qui poussent pour moins d'écrans rappellent souvent l'exemple de la Suède qui, après avoir fait du tout numérique dans les classes, est revenu à des manuels papiers, ayant constaté une baisse de niveau des élèves.

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