Nucléaire : après la suspension du débat public sur les futurs réacteurs, des associations dénoncent la précipitation du gouvernement

Le débat public sur la construction de nouveaux EPR est suspendu depuis début février : ses organisateurs se sont sentis court-circuités par le calendrier, très pressé, de l'Elysée et du gouvernement. C'était pourtant censé être un modèle d’exercice démocratique.
Article rédigé par Grégoire Lecalot
Radio France
Publié Mis à jour
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Les travaux de la tranche 3 de l'EPR de Flamanville (Manche), le 30 mars 2016 (PHILIPPE CHEREL / MAXPPP)

Depuis le mois d'octobre, le débat sur la construction de six nouveaux réacteurs EPR 2 se tenait sous l'égide de la commission nationale du débat public (CNDP). Et il a connu des moments un peu houleux lors de la dernière rencontre publique, co-animée par Michel Badré, l'un des organisateurs, à Lyon le 2 février.

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Pourtant, jusqu'en janvier, les réunions publiques ont eu lieu dans une atmosphère assez sereine. Pour Chantal Jouanno, la présidente de la CNDP, le débat a subi les conséquences du calendrier politique, avec la présentation par le gouvernement du projet de loi d'accélération du nucléaire : "Une des difficultés a été qu'n texte de loi concernant uniquement les procédures du nucléaire a été discuté au Sénat et voté le 24 janvier. Le Sénat a souhaité introduire de nouveaux articles, qui semblent valider la relance du nucléaire . Les opposants au nucléaire ont perturbé, deux jours plus tard, des réunions publiques."

"La démocratie demande du temps, les décisions ne sont pas prises."

Chantal Jouanno

à franceinfo

La commission nationale du débat public a donc décidé de suspendre le débat : les deux dernières réunions ont été annulées. À la place, un séminaire de clôture a lieu lundi soir sur le thème du rôle des citoyens dans la gouvernance du nucléaire.

Le gouvernement veut aller vite, trop pour les associations

Il faut entre 12 et 15 ans pour faire sortir de terre un réacteur nucléaire. Et la filière industrielle n'était pas ces dernières années au mieux de sa forme, comme en témoignent les 12 années de retard du premier EPR, à Flamanville. Le parc nucléaire actuel est vieillissant, et sa fiabilité a été mise à l'épreuve cette année. Or, il faut assurer l'avenir avec un système énergétique bas carbone, c'est le minimum. Pour l'exécutif, les énergies renouvelables ne peuvent pas faire le travail seules, il faut du nucléaire. Il veut donc aller vite, aiguillonné par le président de la République. 

Myrto Tripathi, présidente de l'association Les Voix du Nucléaire, conteste la décision de suspendre les réunions du débat public : "Est-ce qu'on est dans une situation où on se précipite ? Je ne le pense pas. Je ne sais pas si ça méritait qu'on interrompe ou qu'on suspende le débat public, qui n'a pas pour objectif de décider ou de contribuer à la décision directement." Même analyse pour Yves Lheureux, le directeur de l'Anccli, l'association qui chapeaute les commissions locales d'information, créées par la loi pour assurer au niveau local la transparence et la circulation d'informations en matière de sûreté nucléaire. Il demande au gouvernement de mettre le projet de loi d'accélération du nucléaire sur pause : "Face à la feuille de route du président de la République, il y a une accélération avec beaucoup de choses qu'ils veulent passer en même temps. Du coup, ça se télescope." 

"Est-ce que ça vaut le coup de se précipiter ainsi, à quelques mois près ? Ce n'est pas une accélération, c'est un excès de vitesse !"

Yves Lheureux, président de l'Anccli

à franceinfo

Une partie des professionnels du nucléaire sont inquiets, eux aussi : les salariés de l'IRSN, l'institut de radioprotection et de sûreté nucléaire. Ces chercheurs et ingénieurs très pointus forment l'une des deux jambes du système de sûreté nucléaire, l'autre étant l'autorité de contrôle, l'ASN.

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"Pas un bon message"

L'IRSN est chargée des expertises de terrain et ils remettent leurs avis à l'ASN. Tous ces avis sont publics, consultables par tout le monde. Or début février, le gouvernement annonce tout à coup son intention de dissoudre l'IRSN, pour rattacher ses missions à d'autres organismes. But officiel : fluidifier le système pour aller plus vite.

Pour Philippe Bourachot, délégué syndical CGT de l'IRSN, "le risque, c'est que demain la confiance qu'on a mis 20 ans à gagner soit rompue. Cela met en difficulté la confiance qu'on peut avoir dans ce gouvernement, de faire les choses transparentes et propres dans ce domaine. Dans une période de relance massive du nucléaire, ce n'est pas un bon message à passer à la population." Cette réforme doit être introduite par un amendement du gouvernement au "projet de loi d'accélération du nucléaire", texte qui porte de mieux en mieux son nom.

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