TEMOIGNAGES. Incivilités, insultes, agressions, stress... Des vétérinaires brisent le tabou de leur souffrance au travail

Gaëlle, Emilie et Laurence racontent le quotidien de ce "métier passion" terni par la pression grandissante d'une clientèle de plus en plus importante. Une angoisse qui a poussé certaines de leurs consœurs au suicide.
Article rédigé par France Info, Sandrine Etoa-Andegue
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Deux vétérinaires réalise une échographie d'un chat. (SANDRINE ETOA ENDEGUE / FRANCEINFO)

Ce n’est pas la profession à laquelle on pense en premier quand on parle de mal-être au travail, mais les vétérinaires aussi sont touchés par le stress, les cadences infernales qui conduisent parfois à des suicides. Aujourd’hui la profession tire la sonnette d'alarme avec un chiffre qui à lui seul résume ce mal-être : un tiers des vétérinaires sur quelque 20 000 inscrits abandonnent le métier avant 40 ans.

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C'est le cas de Gaëlle, 31 ans. Depuis toute petite, elle répétait que quand elle serait grande, elle soignerait les animaux. "Mes parents m'ont entendu dire que je voulais être vétérinaire depuis mes trois ans. Ça a été une vocation et je n'ai jamais eu envie de faire autre chose", raconte-t-elle . Mais quelques mois seulement après son premier poste dans une clinique du Jura, Gaelle commence à craquer et au bout de deux ans, fin 2020, son corps lâche, elle souffre d'un burn-out.

Fin 2020, Gaëlle a souffert d'un burn-out face à la surcharge de travail et la pression quotidienne. (SANDRINE ETOA-ANDEGUE / FRANCEINFO)

Des clients plus nombreux et exigeants 

La surcharge de travail, la pression des propriétaires d'animaux, la peur de l'erreur la paralysent. Elle reste en arrêt maladie pendant neuf mois : "Dès le premier client que je recevais, c'était un stress qui était déjà monté avant, sur le trajet pour aller à la clinique. Et puis au bout d'un moment, ça a été des pensées où j'avais envie d'avoir un accident de voiture pour pas être obligée de retourner au travail. Je me sentais nulle, j'avais l'impression de n'arriver à rien faire. Que les animaux, en passant avec moi en consultation, avaient moins de chances que s'ils passaient avec quelqu'un d'autre."

"J'étais vraiment en dépression. Des pensées suicidaires... Je me disais : 'Ça ne sert à rien que je sois là'."

Gaëlle, ancienne vétérinaire

à franceinfo

Gaëlle a quitté le métier et est aujourd'hui contrôleuse dans un abattoir bovin, un gagne-pain pas très épanouissant, mais, au moins, elle ne gère plus la clientèle.

Le marché de l'animalerie a explosé avec la crise sanitaire, les propriétaires d'animaux sont plus nombreux et plus exigeants. La France compte 80 millions d'animaux de compagnie. Un foyer sur deux abrite un animal domestique. Le marché (santé, soins, alimentation) pèse 4,5 milliards d'euros aujourd'hui et a été multiplié par quatre en 20 ans. Les soins ont augmenté en volume et en qualité à la demande des clients.

Ce qui a augmenté aussi, ce sont les incivilités, les agressions verbales, voire physiques au moment de passer à la caisse. Et cela pèse aussi sur le moral des vétérinaires, comme le raconte Emilie Pailloux, qui exerce depuis 15 ans à Salins-les-Bains dans le Jura.

Emilie Pailloux exerce depuis 15 ans à Salins-les-Bains, dans le Jura. (SANDRINE ETOA-ANDEGUE / FRANCEINFO)

Les clients, explique-t-elle, "exigent souvent qu'on soigne efficacement et tout ça sans que ça coûte trop cher, évidemment". "J'ai soigné un chien qui s'était fait attaquer par un autre chien, poursuit-elle. Les gens, sur le coup, n'avaient pas prévu de quoi payer. Donc j'ai fait crédit et quand ils sont revenus pour le suivi, j'ai demandé à être réglée avant de continuer les soins et ils ont commencé à m'insulter. C'est vraiment un des points difficiles à gérer en clientèle".

"Le vétérinaire est considéré comme une personne qui a une vocation, qui fait un métier passion. Donc, c'est parfois tabou de réclamer de l'argent, surtout si, par malheur, l'animal ne guérit pas, voire décède".

Emilie Pailloux, vétérinaire dans le Jura

à franceinfo

En plus de devoir jongler entre hyperdisponibilité et vie personnelle, il y aussi chez les vétérinaires le sentiment de devoir faire ses preuves et d'être évalués en permanence notamment chez les femmes, majoritaires dans le métier. "Le développement d'Internet y contribue, affirme Emilie Pailloux, parce qu'on met des avis Google, on partage son mécontentement ou au contraire ses félicitations sur les réseaux sociaux. C'est du stress".

Un métier qui "porte encore des valeurs masculines"

Tous ces facteurs conduisent à des drames. Les vétérinaires sont trois à quatre fois plus à risque de suicide que la population générale, selon une étude de 2022 publiée par l'université Bourgogne-Franche Comté. Les médecins des animaux sont plus sujets à l'épuisement professionnel que les agriculteurs.

Le plateau technique d'un centre hospitalier vétérinaire. (SANDRINE ETOA ENDEGUE / FRANCEINFO)

Un mal-être souvent caché alors qu'une jeune vétérinaire a mis fin à ses jours le mois dernier, raconte Laurence Crenn, vétérinaire à Lons-le-Saunier (Jura). Elle est présidente de l'association Véto Entraide, qui propose une plateforme d'écoute téléphonique aux vétérinaires en détresse. "Forcément, c'est difficile parce qu'on aurait aimé se dire qu'elle aurait pris le téléphone pour nous appeler, confie-t-elle. On aurait aimé qu'elle fasse ça pour, peut-être, éviter ce drame. Pour le moment, on a déjà deux consœurs qui nous ont quittés depuis le début de l'année. Et puis, il y a surtout le fait que le métier de vétérinaire porte encore des valeurs masculines".

"Le vétérinaire, c'est un sachant, c'est un soignant, donc il ne va pas solliciter de l'aide et donc il ne va pas parler. Les troubles de la santé mentale sont encore stigmatisés, repoussés, perçus comme honteux."

Laurence Crenn, vétérinaire à Lons-le-Launier

à franceinfo

Laurence Crenn, vétérinaire à Lons-le-Saunier (Jura) est présidente de l'association Véto Entraide, qui propose une plateforme d'écoute téléphonique aux vétérinaires en détresse. (SANDRINE ETOA-ANDEGUE / FRANCEINFO)

Un décret d'application doit être signé d'ici la fin de l'année pour développer les téléconsultations, comme pour la médecine humaine. Ces rendez-vous virtuels devraient permettre de gagner du temps et de limiter les déplacements des vétérinaires. Une expérimentation menée dans 11 départements pilotes s'est révélée positive, même si cela ne réglera pas tout, prévient le conseil national de l'Ordre des vétérinaires. Il réfléchit à des pistes pour alléger voire mutualiser les urgences et les gardes de nuit. Le gouvernement a augmenté, fin 2022, le nombre d'étudiants pour endiguer la pénurie.

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