Histoire coloniale : qui est Kamel Daoud, l’écrivain franco-algérien à qui Emmanuel Macron a dit qu’il ne demanderait pas pardon à l’Algérie ?

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Radio France
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L'écrivain franco-algérien Kamel Daoud pose lors d'une visite du président français à la forteresse Santa Cruz à Oran, le 27 août 2022. (LUDOVIC MARIN / AFP)

Il aura fallu plusieurs heures d'un déjeuner entre Kamel Daoud et Emmanuel Macron, après le voyage présidentiel, en compagnie de l'écrivain l'été 2022, pour que le président accepte de lui accorder cette "conversation" sur l'Algérie. Dans l'échange publié jeudi 12 janvier par le magazine Le Point (article réservé aux abonnés), le président de la République explique d'ailleurs longuement pourquoi il a lui-même hésité. Parce que, dit-il, l'Algérie, en France, concerne directement et de façon très différente au minimum dix millions de personnes, si l'on considère les binationaux, les harkis, les rapatriés, leurs descendants à tous. Le tout avec 70 ans de traumatismes. Il l'a fait finalement parce que Kamel Daoud lui a présenté cet échange comme celui de "deux fils de l'indépendance". Ils sont tous les deux nés dans les années 1970 : l'écrivain en 1970, le président en 1977.

De cette conversation ressort une idée forte : Emmanuel Macron explique qu'il ne demandera pas pardon à l'Algérie. Et Kamel Daoud approuve : "Le pardon ça n'a aucun sens, s'il n'est pas construit sur une histoire acceptée par les deux. Parce qu'en ce moment en Algérie qui demande pardon ? Est-ce que ce sont les historiens qu'on laisse parler qu'on laisse travailler ? Non. Ce sont les populistes, les hyper-nationalistes, les islamistes, les désœuvrés qui n'ont rien à faire, ceux qui ne peuvent pas aller en France, qui détestent la France parce qu'ils n'ont aucun projet de vie, etc. C'est ceux-là même qui demandent les excuses. Moi, quand j'étais enfant, j'ai grandi dans un village où je n'ai jamais entendu mes parents, mes grands-parents parler de demande d'excuse."

Avoir grandi dans une région rurale apparait comme centrale dans le parcours de Kamel Daoud. "C'est là qu'il faut aller pour comprendre la véritable Algérie", dit-il, le poumon du pays. C'est d'ailleurs de là que viennent les principaux soulèvements."  Il est né à Mostaganem, a été élevé par ses grands-parents, son père gendarme était trop occupé. Il raconte qu'il s'est énormément ennuyé avec toute la vertu de l'ennui, et la créativité que cela permet. Il a donc beaucoup lu, tout ce qu'il trouvait. Grâce à cela, il parle et écrit aussi bien l'arabe que le français. Adolescent, il sera un temps religieux avant de se détourner de l'Islam. Il part en tout cas faire son lycée à 30 km. Il sera ensuite le seul de la fratrie de six à faire des études supérieures, scientifiques d'abord, littéraire ensuite à 100 km de là.

L'écrivain fait l'objet d'une fatwa

Avant d'être écrivain, Kamel Daoud est journaliste. Il entre au Quotidien d'Oran à 24 ans. C'était en 1994. Il passe huit ans dans ce journal conservateur où il aura la liberté d'être "caustique" comme il dit, notamment envers Abdelaziz Bouteflika, même si parfois il devra publier ses articles sur Facebook à cause de l'autocensure. Bien sûr, il écrit des romans. Il passe tout près du Goncourt. En  2014, il décroche toutefois le Goncourt du premier roman, avec Meursault, contre-enquête, inspiré de L'Étranger d'Albert Camus. Son dernier livre paru en 2022, est un livre de photos et textes avec Raymond Depardon sur l'Algérie qui a d'ailleurs fait l'objet d'une exposition.

Depuis 2014, l'écrivain fait l'objet d'une fatwa pour ses propos sur l'islam dans une émission de Laurent Ruquier. "Si on ne tranche pas dans le monde dit arabe la question de Dieu, on ne va pas réhabiliter l'homme, on ne va pas avancer", avait-il expliqué, s'attirant les foudres d'un imam salafistes. Aujourd'hui, même s'il dit ne pas vouloir entrer dans une sorte de "victimisation de l'intellectuel du sud", il reste très prudent, ne donne pas son lieu de résidence et ne parle pas de sa famille. Ce genre de menace n'est jamais terminé, dit-il. Cela ne l'empêche pas de donner des conférences dans le monde entier.  

Cet entretien avec le Président français pour Le Point n'a en tout cas pas tardé à lui attirer quelques foudres. "Le fait d'être quelqu'un de libre, ça ne plait pas dans un pays qui a la culture de l'unanimité du parti unique, déclare Kamel Daoud. Donc généralement quand j'écris un texte, que je fais un entretien comme celui avec le président en France, j'étais en train de lire la presse arabophone. Je suis traité d'intellectuel néo-colonialiste, de traitre à la Nation, d'être un intellectuel de service pour la France. Je ne le prends pas à titre personnel mais je dis que nous ne sommes pas capables de concevoir la liberté, de la définir et en tout cas de la définir sur autrui." Désormais, il n'écrit plus que pour Le Point, en France. Plus du tout en Algérie, où la presse est "totalement verrouillée", explique-t-il. Un roman et un essai sont par ailleurs en préparation. 

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