Réduction du nombre de parlementaires : "Ça va être une boucherie"

Difficultés techniques, députés inquiets de perdre leur siège... Avec la baisse de 30% des députés et sénateurs prévue pour 2019, le redécoupage de la carte électorale s'annonce comme un vrai casse-tête pour le gouvernement, estime Alain Marleix, un ancien élu LR spécialiste de la question.

Lors de la séance de questions au gouvernement à l\'Assemblée nationale, le 14 mars 2018.
Lors de la séance de questions au gouvernement à l'Assemblée nationale, le 14 mars 2018. (VINCENT ISORE / MAXPPP)

Révolution au Parlement. Le Premier ministre, Édouard Philippe, a annoncé, mercredi 4 avril, la réduction de 30% du nombre de parlementaires et l'introduction d'une dose de 15% de proportionnelle aux législatives, dans le cadre de la réforme des institutions prévue pour 2019. Le nombre des députés serait ainsi ramené à 404, et celui des sénateurs à 244 (contre 577 et 348 actuellement).

Ces changements obligeront l'exécutif à redécouper la carte des circonscriptions électorales. Mais Édouard Philippe assure que "la représentation de tous les départements et les territoires" sera "garantie". Sans toutefois préciser le nombre minimum d'élus présents dans chaque département. 

Alain Marleix, ancien secrétaire d'Etat à l'Intérieur et aux collectivités territoriales, et ex-député Les Républicains du Cantal, a participé au précédent redécoupage de la carte électorale en 2009. Pour franceinfo, il se souvient des difficultés rencontrées.

Franceinfo : Comment avez-vous accueilli les annonces d'Édouard Philippe, huit ans seulement après vos derniers travaux ?

Alain Marleix : Le redécoupage de 2009 et celui-ci sont complètement différents. En 2009, nous avions réajusté la carte électorale sur injonction du Conseil constitutionnel, pour rétablir l'équilibre démographique entre les départements. Cela n'était pas un travail voulu par le gouvernement, contrairement à cette fois-ci.

Sur ces nouvelles annonces, je ne dis pas qu'il ne fallait pas réduire le nombre de parlementaires, mais je crois que c'est très excessif. La norme dans les démocraties occidentales, c'est un député pour 100 000 habitants. En 2009, on avait fixé la barre à un député pour 125 000 habitants. Là, on sera à un député pour 200 000 habitants [en fait, plutôt 165 000 habitants]. On est totalement hors des clous.

Quelles difficultés anticipez-vous ?

C'est un travail long de plusieurs mois, il faut négocier avec le Conseil d'État les critères techniques. A Paris, par exemple, les circonscriptions n'ont pas le droit de s'étendre de part et d'autre de la Seine. En province, vous n'avez pas le droit de découper des cantons inférieurs à 5 000 habitants. Et vous ne pouvez pas non plus vous affranchir des limites départementales.

Et sur l'aspect politique, il va falloir annoncer à 30% de parlementaires qu'ils ne pourront pas se représenter...

C'est la première fois que le redécoupage de la carte électorale s'accompagne d'une réduction du nombre de parlementaires. Ça va être une boucherie. Quoi qu'il arrive, Emmanuel Macron ne pourra pas recaser toute sa majorité. Il va falloir couper des têtes. Évidemment, comme le groupe LREM est le plus nombreux, c'est lui qui, mathématiquement, devrait rendre le maximum de sièges... Le président de la République doit être assez sûr de lui, parce que ça revient quand même à demander à des députés de se faire hara-kiri. Il y a un risque de déperdition des députés LREM assez sensible au moment du vote.

Comment aviez-vous travaillé en 2009 ? Entre les demandes des élus, les querelles personnelles, comment cela s'était-il passé ? Vous êtes-vous senti harcelé ?

J'ai été harcelé, et ça a duré un an ! Quand on gère ce dossier, on est amené à avoir beaucoup de pression de sa majorité et de son opposition. J'ai aussi eu de fortes pressions pour des règlements de comptes personnels... Des membres d'une fédération locale d'un parti sont, par exemple, venus me voir pour me demander que l'élue de leur circonscription perde son poste. Elle était considérée comme trop parisienne, et pas assez présente en circonscription. Évidemment, on n'en tient pas compte. Mais elle a quand même su, après coup, que je lui avais sauvé la peau.

Ce que j'avais pris comme ligne de conduite, c'était de voir tous les chefs de partis et de groupes parlementaires pour les informer, et éventuellement dialoguer. J'ai aussi reçu tous les députés qui le souhaitaient. D'ailleurs, le groupe socialiste avait organisé des navettes depuis la rue de Solférino avec un minibus. Toute la journée, il faisait le trajet vers le ministère de l'Intérieur. On avait installé une salle au sous-sol avec une carte de toutes les circonscriptions de France et de Navarre, et on discutait.

Je me suis débrouillé pour qu'il n'y ait pas trop de perdants, mais évidemment, on ne peut pas donner satisfaction à tout le monde. On a été obligés de supprimer 33 circonscriptions, et pour ces députés-là, ça a été un peu dur à digérer. Certains ne m'ont plus jamais reparlé. Je ne me suis pas occupé de l'avenir de ceux de gauche, ils avaient leurs instances pour ça. Mais dans mon parti, quand on pouvait... Bon, c'est de la cuisine interne, mais quand on pouvait s'arranger, on disait : "tu peux peut-être te faire élire au Sénat après". Mais ça n'a joué que sur quelques postes.