Présidentielle : les cinq ratés qui ont plombé la campagne de Marine Le Pen pendant l'entre-deux-tours

Débat mal préparé, message brouillon sur la sortie de l'euro, plagiat de discours... Après un démarrage en trombe à Amiens, la candidate du FN a commis plusieurs erreurs qui ne lui ont pas permis de refaire son retard sur Emmanuel Macron.

La candidate du Front national à l\'élection présidentielle, Marine Le Pen, lors d\'un déplacement à Dol-de-Bretagne (Ille-et-Vilaine), le 4 mai 2017.
La candidate du Front national à l'élection présidentielle, Marine Le Pen, lors d'un déplacement à Dol-de-Bretagne (Ille-et-Vilaine), le 4 mai 2017. (JEAN CLAUDE MOSCHETTI / REA)

Elle a échoué à une marche de l'Elysée. Marine Le Pen a été nettement battue par Emmanuel Macron au second tour de l'élection présidentielle, dimanche 7 mai. La candidate du Front national a recueilli 34,2% des suffrages, contre 65,8% pour le leader d'En marche !. Au-delà de l'appel lancé par de nombreux responsables politiques de gauche et de droite à faire barrage à l'extrême droite, Marine Le Pen a également pâti de sa mauvaise campagne durant l'entre-deux-tours. Franceinfo revient sur les cinq ratés de la candidate du FN durant ces deux semaines déterminantes.

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Mercredi 26 avril : à Whirlpool, quinze minutes de selfies et puis s'en va

Marine Le Pen commence la campagne de l'entre-deux-tours sur ce que beaucoup pensent alors être un coup d'éclat. Au tout dernier moment, la candidate du FN bouleverse son agenda pour couper l'herbe sous le pied d'Emmanuel Macron. L'ancien ministre de l'Economie a prévu de rencontrer les délégués syndicaux de l'usine Whirlpool, à Amiens (Somme), mais sans se rendre sur le site, menacé de fermeture, pour discuter avec les salariés en grève depuis trois jours. Marine Le Pen en profite et débarque par surprise devant l'usine. Seule une équipe de BFMTV, qui retransmet les images en direct, a été prévenue par l'entourage de la candidate.

"J’ai trouvé que c’était une preuve de tellement de mépris à l’égard de ce que vivent les salariés de Whirlpool que j’ai décidé de venir vous voir", lance-t-elle aux employés. Pendant quinze minutes à peine, elle serre des mains, et se prête au jeu des selfies. Au même moment, Emmanuel Macron est dans une grande salle de la chambre de commerce et d'industrie, dans un cadre bien plus institutionnel et bien moins chaleureux. Sur BFMTV, le contraste est saisissant.

Le coup de com' marche si bien qu'Emmanuel Macron finit, lui aussi, par se rendre sur le site d'Amiens, dans l'après-midi, afin de riposter. L'ancien ministre est accueilli à l'entrée de l'usine par une foule compacte de salariés, qui clame des "Marine présidente !" au milieu des sifflets. Mais le candidat d'En marche ! ne se démonte pas. Après de longues minutes de cohue, il parvient à entrer dans l'enceinte du site et entreprend d'échanger avec les salariés pendant 45 minutes. L'échange, parfois houleux, se déroule notamment en présence du réalisateur du documentaire Merci patron !, François Ruffin, candidat de la France insoumise aux législatives dans la Somme. Peu à peu, le temps s'apaise. Le candidat d'En marche ! repart en serrant les mains, sourire aux lèvres. Il a survécu à l'épreuve.

D'abord mis en difficulté, Emmanuel Macron parvient finalement à utiliser cette passe d'armes à son avantage. Comme lors du débat de l'entre-deux-tours, lorsqu'il accuse Marine Le Pen de ne pas véritablement s'intéresser au sort des salariés de Whirlpool :

"Jamais je n'ai fait ce que vous avez fait l'autre jour [à Whirlpool], c'est-à-dire profiter de la détresse des gens.

— Jamais je ne suis allée me planquer dans une salle de la Chambre de commerce avec des responsables syndicaux. Moi, quand je vais voir les ouvriers, je vais au milieu d'eux.

— C'est clair que vous avez passé du temps sur le parking de Whirlpool à faire des selfies..."

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FRANCE 2

Samedi 29 avril : autour de la sortie de l'euro, cafouillages en série

Pour s'assurer la victoire au second tour, Marine Le Pen cherche à rallier de nouveaux électeurs. En plus de son opération séduction à l'égard des "insoumis" de Jean-Luc Mélenchon et des électeurs de François Fillon, elle entame une longue négociation avec Nicolas Dupont-Aignan. Au bout de cinq jours, la candidate du FN annonce enfin une alliance. Mais les 5% de voix de Debout la France ont un prix : sans même attendre le résultat du second tour, Marine Le Pen affirme qu'elle nommera Nicolas Dupont-Aignan à Matignon en cas de victoire. 

Autre concession : le projet de la candidate frontiste de négocier une sortie de l'euro dès le début de son mandat est révisé. L'accord de gouvernement conclu avec Nicolas Dupont-Aignan précise désormais que "la transition de la monnaie unique à la monnaie commune européenne n'est pas un préalable à toute politique économique, le calendrier sera adapté aux priorités et défis immédiats que le gouvernement de la France devra relever".

Mais Marine Le Pen et ses soutiens n'ont visiblement pas accordé leurs violons. Marion Maréchal-Le Pen déclare ainsi, samedi 29 avril, que les négociations avec l'UE pourraient ne débuter qu'en 2018. Elle ajoute que les discussions prendront "plusieurs mois" voire "des années", contre les six mois annoncés à l'origine par sa tante, notent Les EchosLe lendemain, Marine Le Pen affirme pourtant, dans un entretien au Parisien, que "l'euro est mort".

C'est ensuite au tour de Florian Philippot d'assurer, lundi 1er mai, qu'il est possible de "faire beaucoup de choses sans sortir de l'euro". Au même moment, l'autre vice-président du FN Louis Aliot explique que "la finalité, c'est la révision des traités". Le flou règne et Marine Le Pen perd en crédibilité. "Cette campagne se termine par un brouillage du message, notamment sur cette question de l'euro, explique Jean-Yves Camus, chercheur à l'Iris, à franceinfo. Entre monnaie nationale et monnaie commune, ce n'est plus clair, alors que le FN est fort lorsqu'il met en place des oppositions binaires, simples."

Lundi 1er mai : à Villepinte, le plagiat du discours de François Fillon

Le meeting de Villepinte (Seine-Saint-Denis) devait être le point d'orgue de la campagne de Marine Le Pen durant l'entre-deux-tours. Mais en plein milieu de la soirée, il devient surtout une source de moqueries sur les réseaux sociaux. Un compte Twitter pro-Fillon, Ridicule TV, révèle dans un montage vidéo qu'un peu plus tôt dans la journée, la candidate du Front national a repris, mot pour mot, au moins quatre passages d'un discours prononcé par l'ancien Premier ministre quinze jours plus tôt.

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Le lendemain, le souverainiste Paul-Marie Coûteaux, qui a rédigé des discours pour le candidat François Fillon avant d'envoyer des notes à Marine Le Pen, voit plutôt ce "copier-coller" d'un bon œil. Il estime sur franceinfo qu'il n'est "pas mauvais que les mêmes références et les mêmes mots se trouvent dans la bouche de deux candidats de droite".

Face à l'embarras, la candidate du FN, elle, choisit l'audace. Elle déclare sur TF1 qu'elle "assume totalement" ce "clin d'œil" à son ancien adversaire. "Bien sûr, j'étais parfaitement au courant, puisque ce sont des passages de quelqu'un qui a été ma plume en 2012 d'ailleurs, qui est devenue la plume de Fillon entretemps, assure-t-elle. L'idée, c'était de faire un clin d'œil." 

Une défense qui ne parvient pas à enrayer les railleries sur les réseaux sociaux, où de nombreux internautes s'amusent à détourner les explications de Marine Le Pen. Libération moque également la justification de la candidate frontiste et de ses soutiens : "Pour que ce 'clin d’œil' n’échappe à personne, le mieux eût été d’en prévenir le public."

Mercredi 3 mai : face à Macron, un débat peu convaincant, jusque dans les rangs du FN

Une stratégie résolument offensive. Lors du très attendu débat de l'entre-deux-tours, mercredi 3 mai, Marine Le Pen ne perd pas une seconde pour s'en prendre férocement à Emmanuel Macron. "Monsieur Macron est le candidat de la mondialisation sauvage, de l'ubérisation, de la précarité, de la brutalité sociale, de la guerre de tous contre tous, du saccage économique de nos grands groupes, du dépeçage de la France par les grands intérêts économiques, du communautarisme. Et tout cela piloté par monsieur Hollande", tance d'emblée la candidate du Front national, avant de multiplier les attaques et les insinuations pendant plus de deux heures et demie.

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Mais Marine Le Pen apparaît en difficulté sur le fond. Elle parle très peu des propositions phares de son programme et s'emmêle même les pinceaux sur certains dossiers. Elle reproche d'abord à Emmanuel Macron de ne pas avoir empêché la vente de SFR à Numéricable alors qu'il était ministre de l'Economie. Mais le candidat d'En marche ! était à l'époque conseiller à l'Elysée. Marine Le Pen n'en démord pas et consulte ses fiches pour donner des éléments... en confondant la vente de la compagnie de téléphonie avec celle d'Alstom.

Problème : en privilégiant l'attaque, la candidate du Front national égratigne l'image qu'elle s'est efforcée de construire ces dernières années, estime la chercheuse associée au Cevipof Cécile Alduy. "En affichant une agressivité quasi-permanente, elle a saboté sa propre stratégie de dédiabolisation. Cela fait maintenant des années qu'elle cherche à modérer son image, explique la professeure de littérature à L'Obs. Alors qu'elle était assez bien parvenue à prendre un peu de hauteur lors des débats précédents, elle s'est montrée incapable, mercredi soir, de s'élever, de se présidentialiser à un moment où c'est pourtant ce que l'on attend des candidats."

"Le débat télévisé s'est révélé catastrophique pour elle, abonde le chercheur de l'Iris Jean-Yves Camus, interrogé par franceinfo. Marine Le Pen a été très mauvaise, elle n'a pas bien défendu ses couleurs." Même dans son propre camp, il devient difficile de trouver quelqu'un pour se féliciter de sa prestation. Le patron du Siel (un petit parti souverainiste proche du FN), Karim Ouchikh, parle dans les colonnes du Figaro d'un "vaste gâchis" et d'une argumentation "indigente" car "limitée aux attaques". Jean-Marie Le Pen fait aussi la leçon à sa fille : "Il y a eu beaucoup trop d'attaques personnelles, qui n'étaient pas à la hauteur qu'il convenait d'adopter."

Vendredi 5 mai : à Reims, une fin de campagne sous les sifflets

Pour son dernier jour de campagne avant la traditionnelle période de silence, Marine Le Pen choisit une visite symbolique. La candidate frontiste se rend à la cathédrale de Reims (Marne), là où étaient sacrés les rois de France, accompagnée de Nicolas Dupont-Aignan et de Florian Philippot. Mais comme à Dol-de-Bretagne (Ille-et-Vilaine) la veille, où Marine Le Pen a été la cible de jets d'oeufs, ce déplacement organisé à la dernière minute vire au fiasco. Marine Le Pen est accueillie par des militants d'En marche ! et de la France insoumise. Les slogans hostiles fusent. "Marine, rends l'argent !", "Résistance !"...

Quelques minutes plus tard, Florian Philippot quitte au pas de course la cathédrale de Reims, sous les huées des militants. Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan restent à l'intérieur, pour une visite de près d'une heure. Mais ils choisissent de partir par une portée dérobée, via le palais de Tau, la résidence archiépiscopale qui jouxte la cathédrale, afin d'éviter la foule hostile. Ce qui ne leur épargne pas les sifflets, ni une fin de campagne mouvementée.

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