Pourquoi Emmanuel Macron est à la fois de droite et de gauche

Le ministre de l'Économie a présenté son parti, En marche !, comme un mouvement transpartisan, "ni de droite, ni de gauche". En fait, il emprunte aux deux camps. 

Le ministre de l\'Economie, Emmanuel Macron, dans son bureau, le 30 mars 2016.
Le ministre de l'Economie, Emmanuel Macron, dans son bureau, le 30 mars 2016. (MAXPPP)

Calcul ou pari ? Mercredi 6 avril, Emmanuel Macron a annoncé le lancement de son nouveau parti, En marche !, lors d'une réunion citoyenne à Amiens (Somme), sa ville natale. "Ni à droite, ni à gauche", le mouvement a pour ambition de dépasser les clivages partisans. "Je suis d'un gouvernement de gauche. J'assume totalement, mais je veux travailler avec des gens qui se sentent à droite", a aussi déclaré le ministre de l'Économie. 

S'il assure qu'En marche ! n'est lié à aucune ambition présidentielle, le ministre marque une nouvelle fois sa posture d'"ovni" dans la classe politique. Emmanuel Macron est-il de droite, de gauche, ni l'un ni l'autre, ou les deux ?

Il est de droite parce qu'il promeut une approche libérale de l'économie 

Emmanuel Macron est à l'origine d'une des lois les plus contestées du quinquennat de François Hollande, la "loi pour la croissance et l'activité", dont la plupart des mesures proviennent de la commission Attali mise en place par Nicolas Sarkozy en 2007… et dont il était l'un des rapporteurs. Synonyme du virage "social-libéral" de François Hollande, cette loi organise la fin des 35 heures, l'assouplissement du travail le dimanche et la nuit, le développement du transport en autocars ou encore la libéralisation des professions réglementées.

Le projet a provoqué de telles divisions à gauche qu'il a conduit le gouvernement à faire usage de l'article 49.3 de la Constitution. Afin de s'assurer du soutien de la gauche, le bureau du Parti socialiste a aussi pensé imposer des consignes de vote à ses élus, sous peine de sanctions. Sur la très controversée loi Travail, le ministre a souhaité que le gouvernement aille "plus loin et plus fort", alors que des milliers de personnes manifestent contre son application depuis le 9 mars. "Le libéralisme est une valeur de gauche, a-t-il expliqué au Monde en septembre. Il faut rénover la pensée profonde de la gauche."

Une position iconoclaste qui le rend très populaire auprès des entreprises. "Je trouve que c'est rafraîchissant, que ça permet de sortir de la politique politicienne", a confié le patron du Medef, Pierre Gattaz, au sujet d'En marche !, jeudi 7 avril sur France InterGaël Duval, fondateur de Jechange.fr, et Marc Simoncini, fondateur de Meetic, se sont aussi ralliés à sa cause. 

Le ministre de l'Économie a aussi le soutien de l'Institut Montaigne, un think tank libéral. L'adresse légale du mouvement En marche ! est déposée "au nom de [l']épouse [du directeur de l'institut, Laurent Bigorgne], qui est une amie personnelle d'Emmanuel Macron", a précisé une porte-parole du mouvement.

Il est de gauche parce qu'il défend une vision progressiste de la société

Emmanuel Macron a répété à Amiens faire partie d'un gouvernement de gauche avec "des valeurs dans lesquelles [il] croi[t] et qui [le] caractérisent". Sur de nombreux points, l'ancien banquier a montré une vision plus proche de celle des frondeurs du PS que de celle du gouvernement.

Le 10 février, alors que les députés examinent la mesure sur la déchéance de nationalité, il confie ressentir un "inconfort philosophique" vis-à-vis de la tournure du débat. "On ne traite pas le mal en expulsant de la communauté nationale", déclare-t-il lors d'une conférence. Une position que l'ancienne ministre de la Culture Aurélie Filippetti a accueillie par : "Macron pourrait rejoindre les frondeurs", sur France info. Le député PS Yann Galut a lui aussi "salué" sa prise de position sur le sujet : 

Cinq jours après les attentats du 13 novembre, le ministre marque aussi sa différence en affirmant que "la société française a une part de responsabilité dans le terreau de prospérité du jihadisme", rapporte Le Parisien, alors que Manuel Valls pourfend la "culture de l'excuse"Quand le Premier ministre assure que la sécurité est "la première des libertés" – une expression utilisée par Jean-Marie Le Pen lors des régionales de 1992 –, Emmanuel Macron répond qu'"elle ne peut pas être un projet politique". Autre point de divergence, l'état d'urgence : Emmanuel Macron le justifie "aussi longtemps qu'il est momentané" quand Manuel Valls souhaite sa mise en place "aussi longtemps qu'il est nécessaire", résume le Huffington Post.

Il est de gauche parce que certains parlementaires socialistes le voient comme tel

"Vas-y, avance, Emmanuel ! Assume d'être de gauche !" exhorte Bruno Le Roux vendredi 8 avril sur LCP. Alors qu'il est interrogé sur la création d'En marche !, le chef du groupe PS à l'Assemblée nationale voit l'initiative du ministre de l'Economie "d'un bon œil" et l'invite à revendiquer son identité d'homme de gauche. "Je connais Emmanuel Macron depuis plusieurs années, je sais où il est, il est à gauche." 

Une vision partagée par certains députés socialistes, comme Pascal Terrasse (Ardèche), Richard Ferrand (Finistère), Olivier Véran (Isère) et Corinne Erhel (Côtes-d'Armor). "Si le président de la République souhaite être à nouveau candidat à sa réélection, Emmanuel Macron, évidemment, l'accompagnera, notamment dans ce qui doit être un projet politique porteur d'avenir", a déclaré Pascal Terrasse.

Comme le sénateur PS François Patriat, le député PS Arnaud Leroy, soutien de la première heure d'Emmanuel Macron, assure attendre déjà de "voir comment ça prend". Alain Tourret, député PRG, a aussi annoncé au Scan du Figaro son adhésion au mouvement du ministre.

Il est de droite parce que des personnalités de droite soutiennent sa démarche

Cet accueil favorable n'efface pas les nombreuses réserves émises par la plupart des personnalités de gauche. "Il y a peu de socialistes qui adhéreront à En marche ! a prévenu le premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, au Figaro. S'il veut changer le centre de gravité de la gauche, il fait fausse route." Au Parti communiste, le secrétaire national, Pierre Laurent, estime sur BFMTV que "ni droite ni gauche est le masque de ceux qui finiront à droite". Et il est vrai que la création d'En marche ! a fait des émules à droite. Soutien d'Alain Juppé pour 2017, l'ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin (Les Républicains) ne voit "aucune incompatibilité" entre Emmanuel Macron et le maire de Bordeaux. Il imagine même l'actuel ministre de l'Economie en Premier ministre d'un Alain Juppé président. 

Candidate à la primaire de la droite et du centre, Nathalie Kosciusko-Morizet souligne son rapprochement : "J'ai l'impression d'avoir lancé un prototype et qu'il est en train de devenir bi-réacteurs." Quant au centriste Jean-Christophe Lagarde, il reconnaît qu'Emmanuel Macron est parfaitement compatible avec l'UDI, mais coincé dans un paradoxe : "A chaque fois qu'il dit quelque chose d'intéressant, son gouvernement lui dit de la fermer."

Il est plus populaire chez les sympathisants de droite que chez ceux de gauche

Selon le baromètre Elabe établi pour Les Echos et Radio Classique, Emmanuel Macron est la quatrième personnalité préférée des sympathisants de droite derrière Alain Juppé, François Fillon et Bruno Le Maire. En un mois, il perd toutefois 12 points. "L'opinion se repolarise à l'approche de la présidentielle, donc les personnalités plus transpartisanes, comme Alain Juppé ou Emmanuel Macron, reculent, car il y a un certain retour à la normale", note Yves-Marie Cann, directeur des études politiques chez Elabe. Selon un sondage Odoxa, Emmanuel Macron dépasse péniblement les 40% d'opinions favorables chez les sympathisants de gauche, mais caracole à plus de 50% de popularité chez les électeurs de droite, rapporte Challenges.

Pour certains observateurs, la volonté de se placer au-dessus des camps traditionnels est toutefois une vieille idée. "Depuis toujours, une majorité de Français souhaite qu'on dépasse le clivage droite-gauche", explique le politologue Philippe Braud, rappelant que toutes les tentatives d'hommes politiques en la matière, de Jean Lecanuet à François Bayrou, ont échoué, se heurtant aux logiques de partis.