Affaire Karachi : "l'entourloupe" des comptes de campagne de Balladur

Dans Le Parisien, un membre du Conseil constitutionnel raconte la séance de délibération qui a conduit, en 1995, à la validation des comptes de campagne controversés d'Edouard Balladur.

Edouard Balladur, ancien Premier ministre et candidat à l\'élection présidentielle de 1995, le 5 mai 2010 à Paris.
Edouard Balladur, ancien Premier ministre et candidat à l'élection présidentielle de 1995, le 5 mai 2010 à Paris. (MIGUEL MEDINA / AFP PHOTO)

"On s'est tous dit que Balladur se fichait de nous" : Jacques Robert, membre du Conseil constitutionnel de 1989 à 1998, n'hésite pas. Dans une interview accordée au quotidien Le Parisien, cet ancien Sage se souvient des délibérations sur les comptes de campagne du candidat Edouard Balladur à la présidentielle de 1995. 

Cette délibération est au cœur du volet financier de l'affaire Karachi. En effet, le Conseil constitutionnel avait validé ces comptes alors qu'ils comportaient de nombreuses zones d'ombres, dont près de 10 millions de francs (1,5 million d'euros) d'origine inconnue. Peut-être en provenance de rétrocommissions, selon la piste suivie par le juge Renaud Van Ruymbeke dans l'enquête sur la vente de sous-marins au Pakistan en 1994.

"La certitude que leur origine était douteuse"

Selon Jacques Robert, le rapport des trois conseillers rapporteurs du dossier du candidat était "sans équivoque" : il pointait "10 millions de francs d'origine inconnue" ce qui les rendaient "irréguliers". "Nous avions la certitude que leur origine était douteuse", raconte le professeur de droit, qui pensait plutôt "à un potentat africain ou [aux] fonds secrets de Matignon"

Les Sages auraient tenté à trois reprises d'obtenir des explications. Sans succès. Celle de "la vente de tee-shirts", avancée par le trésorier d'Edouard Balladur, "ne tenait pas la route", poursuit Jacques Robert. 

C'est Roland Dumas, ex-ministre de François Mitterrand alors président du Conseil constitutionnel, qui aurait débloqué la situation. "Nous ne sommes pas là pour semer la pagaille, les Français ne comprendraient pas qu'on annule l'élection pour une affaire de dépassement de crédit", aurait-il dit. Avant de demander aux rapporteurs de revoir les comptes en majorant ou abaissant certains postes.

"Ils ont fini par présenter des comptes exacts... à un franc près", raconte Jacques Robert. Assurant "ne pas se souvenir" de son vote ce jour-là, il confie : "Nous n'étions pas très fiers." 

La piste des retraits en liquide se précise

Dans le même temps, Le Monde rapporte que la piste des retraits en liquide effectués par Thierry Gaubert, l'un des mandataires de la campagne d'Edouard Balladur, se confirme. Un responsable de banque suisse, "M. Safdié", se rappelle des visites de ce pivot de l'équipe Balladur : "Il est exact qu'il est venu plusieurs fois à la banque pour retirer des sommes en liquide. Il me téléphonait avant pour m'avertir."

Selon des documents bancaires transmis par la Suisse,"plus de dix millions de francs ont transité sur ce compte entre 1995 et 1998", explique le quotidien, "dont 497 500 francs le mardi 2 mai 1995, à cinq jours du second tour de l'élection présidentielle"

"Ma campagne a été financée dans le respect de la législation en vigueur", s'est récemment défendu Edouard Balladur dans un entretien au quotidien Le Figaro

Lors de la même délibération, le Conseil constitutionnel avait également validé les comptes de Jacques Chirac, eux aussi entachés d'irrégularités mais d'une ampleur moindre, selon Jacques Robert.

"Mon impression c'est que Roland Dumas, Jacques Chirac et Edouard Balladur se tenaient à l'époque par la barbichette", explique-t-il, tout en rappelant que le président du Conseil constitutionnel et le président Chirac à peine élu ont passé une heure ensemble avant le vote des Sages. "Nous avons servi de caution à une belle entourloupe", conclut-il.