Etats-Unis : "Pour la moitié des Américaines, l'avortement va être quasiment ou complètement interdit", alerte une historienne

"C'est vieux comme l'histoire du monde et comme l'histoire des femmes ce qui va se passer", s'alarme Nicole Bacharan, politologue et historienne.

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Des militantes du droit à l'avortement devant le palais de justice américain à Los Angeles, en Californie, le 24 juin 2022. (FREDERIC J. BROWN / AFP)

"Pour la moitié des Américaines, l'avortement va être quasiment ou complètement interdit", explique vendredi 24 juin sur franceinfo Nicole Bacharan, politologue et historienne, spécialiste des Etats-Unis. La Cour suprême a rendu la liberté aux 50 Etats américains d'interdire l'interruption volontaire de grossesse (IVG) sur leur sol en enterrant l'arrêt Roe vs. Wade de 1973, qui garantissait jusqu'alors le droit à l'avortement.

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franceinfo : Comment expliquez-vous ce "retour en arrière" ?

Nicole Bacharan : C'est une offensive ultra-conservatrice qui se prépare depuis 50 ans. Depuis que l'avortement a été légalisé aux Etats-Unis, vous avez des églises et des groupes conservateurs qui travaillent à militer, à trouver des juristes pour argumenter, etc.

"Mais le basculement, il s'est vraiment fait avec la présidence de Donald Trump, dont on sait pourtant que les préoccupations religieuses sont intéressées ou extrêmement superficielles."

Nicole Bacharan, historienne

à franceinfo

Mais il a eu la possibilité de nommer trois juges à la Cour suprême, trois juges ultra-conservateurs qui ont fait la différence aujourd'hui. Et Donald Trump, avec ses juges, remplit aujourd'hui le contrat qu'il avait passé avec ses électeurs : interdire l'avortement aux Etats-Unis, ce sera le cas dans les semaines qui viennent dans à peu près la moitié des Etats américains.

Que peut faire Joe Biden pour tenter d'annuler cette décision. Est-ce qu'il existe un moyen pour empêcher cet arrêt d'être appliqué ?

Dans l'immédiat, non, vraiment pas. La Cour suprême, c'est la loi suprême du pays. Alors, le président a dit "ce qu'on pourrait faire, c'est passer une loi fédérale passée au Congrès de Washington qui protège le droit à l'avortement", une loi fédérale qui s'appliquerait donc dans tous les États. La Cour suprême, dans son arrêt d'aujourd'hui, en toute hypocrisie si vous voulez mon avis, ne dit pas "nous interdisons l'avortement" mais "nous ne le protégeons plus". Donc c'est aux Etats de faire leur choix et de voter leur loi. À peu près la moitié de ces 50 Etats vont l'interdire. Ainsi, on pourrait imaginer qu'une loi fédérale instituant le droit à l'avortement pour toutes les Américaines puisse passer par-dessus cet arrêt de la Cour suprême. Mais cela voudrait dire une très forte majorité au Congrès, notamment au Sénat, avec au moins 60 sénateurs. Et non seulement Joe Biden n'a pas cette majorité aujourd'hui, mais il paraît tout à fait invraisemblable qu'il l'ait d'ici le mois de novembre, quand on aura de nouveau des législatives. La réalité, c'est que pour la moitié des Américaines, l'avortement va être quasiment ou complètement interdit, et les femmes vont continuer à avorter dans les situations où elles jugeront qu'elles n'ont pas le choix. C'est vieux comme l'histoire du monde et comme l'histoire des femmes ce qui va se passer.

Comment vont faire ces femmes à présent si l'Etat dans lequel elles résident interdit l'avortement ?

Les mieux nantis, celles qui peuvent prendre un congé, celles qui ont un peu de moyens financiers, celles qui ont de la famille pour les aider, voyageront. Elles feront des milliers de kilomètres pour essayer d'avoir un rendez-vous dans une clinique d'un Etat libéral. Cliniques qui, dans les Etats plus libéraux, vont être absolument surchargées. Et puis les femmes les plus modestes, celles qui ont déjà plusieurs enfants, qui ne peuvent pas prendre un jour de congé, celles-ci vont avoir recours à des "méthodes" qui vont mettre en danger leur vie et leur santé. Certaines vont mettre au monde des enfants qu'elles ne peuvent pas assumer.

"En fait, c'est quelque chose d'absolument dramatique parce que le législateur ou le juge de la Cour suprême s'imagine qu'il va empêcher les avortements d'avoir lieu, non, il va juste empêcher que les avortements aient lieu dans des conditions sanitaires correctes."

Nicole Bacharan, historienne

à franceinfo

Est-ce que la société américaine approuve cette décision rendue aujourd'hui par la Cour suprême, selon vous ?

Non. Il y a seulement 28% des Américains qui souhaitaient qu'on revienne sur ce fameux arrêt Roe vs Wade qui protégeait le droit à l'avortement. 28%, cela ne voulait pas dire qu'il faille l'interdire. Ce qui n'est pas la même chose. Ce qui a vraiment évolué, c'est la partie la plus radicale des évangéliques, des catholiques ultra-conservateurs et une partie du Parti républicain. Les présidents républicains comme Nixon, qui était président au moment de l'autorisation de l'avortement, Reagan, George Bush, Eisenhower, aucun n'était sur cette ligne religieuse radicale. Ce caractère radical est plutôt récent et ne correspond pas à l'évolution générale de la société.

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