Etats-Unis : la révocation du droit constitutionnel à l'avortement est "le résultat d'une stratégie à très long terme", explique un historien

Pour Simon Grivet, Donald Trump "a fait exactement ce que la droite religieuse réclamait, à savoir placer des juges très conservateurs et anti-avortement."

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Des militantes du droit à l'avortement devant la Cour suprême des États-Unis à Washington, le 24 juin 2022. (STEFANI REYNOLDS / AFP)

"C'est le résultat d'une stratégie à très long terme des conservateurs, de la droite religieuse", explique vendredi 24 juin sur franceinfo Simon Grivet, maître de conférences en histoire et civilisation des États-Unis à l’université de Lille. La très conservatrice Cour suprême américaine a enterré vendredi 24 juin l'arrêt Rose vs Wade qui depuis 1973 garantissait le droit à l'avortement. Désormais, chaque Etat est libre de légiférer sur l'interruption volontaire de grossesse (IVG), de l'autoriser ou de l'interdire.

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franceinfo : Peut-on dire que les nominations de juges conservateurs à la Cour suprême, choisis par Donald Trump, portent d'une certaine manière ses fruits aujourd'hui ?

Simon Grivet : Tout à fait. C'est le résultat d'une stratégie à très long terme des plus conservateurs, de la droite religieuse qui a passé un pacte faustien avec Trump. Il était méprisé, il était vu comme vraiment quelqu'un en qui on ne pouvait avoir confiance. Puis, la droite religieuse a décidé de le soutenir à fond à partir du moment où il a décidé de changer son fusil d'épaule, en disant simplement "je suis pour les armes et je suis contre l'avortement". Ensuite, il a fait exactement ce qu'ils réclamaient, à savoir placer des juges très conservateurs et anti-avortement.

Mais il y a aussi du hasard puisque rappelons qu’aux Etats-Unis, il faut qu'une place se libère pour qu’un juge soit nommé à la Cour suprême. En l'occurrence, durant tout le mandat de Donald Trump, plusieurs postes se sont libérés...

Oui et non. La dernière année du mandat Obama, une place s’est libérée, mais les sénateurs républicains ont refusé de faire ce que le devoir leur imposait, c'est-à-dire considérer la candidature du mandat du juge désigné par Barack Obama. Après, c'est vrai que les républicains ont "bénéficié" de la mort de Ruth Bader Ginsburg [juge démocrate à la Cour suprême décédée en 2020].

"Donald Trump a pu placer trois juges pendant son mandat. Mais il faut bien voir que c'est quelque chose que les conservateurs travaillaient depuis des décennies. Ils n'ont jamais accepté cet arrêt Roe vs Wade et ils ont trouvé des relais efficaces dans la classe politique."

Simon Grivet, historien

à franceinfo

Quelle est l'ampleur de ce mouvement conservateur aux Etats-Unis ? Cette décision illustre ce poids, à la fois religieux et conservateur, dans la société américaine, désormais aussi dans sa classe politique, au sein de la Cour suprême. Et il y a quelque chose d'assez incompréhensible, vu d'ici...

C'est vrai que c'est difficile à comprendre parce que quand on regarde les sondages notamment, une petite majorité d'Américains est favorable aux droits à l'IVG. Mais ce sont des sondages nationaux qui prennent essentiellement en compte les centres de population les plus importants : New York, la Californie, la côte ouest ... Mais il y a une autre Amérique, du sud, l'Amérique rurale où le sentiment religieux est beaucoup plus fort et où on n'a jamais accepté cette idée de mettre fin à une grossesse au cours du premier trimestre. Pour nous, Européens – pas tous puisqu'on connaît l'expérience irlandaise ou l'expérience polonaise – mais pour la plupart, on a du mal à penser une société dans laquelle les sentiments religieux et la pratique religieuse restent extraordinairement centrales.  Mais vous ne pouvez pas comprendre les Etats-Unis si vous écartez la place de la foi.

Est-ce que cela renforce aussi les clivages politiques aux Etats-Unis ?

Depuis maintenant 50 ans et encore plus depuis les années 80, les deux partis politiques ont construit leur identité sur cette question de l'avortement avec d'autres questions sociétales comme la peine de mort ou comme la question des drogues douces parce que ça permettait de gagner des électeurs un peu partout. Pour la droite, c'est devenu un objectif central. Les démocrates ont eu une défense un peu molle mais qui existait depuis les années 80-90. Donc, effectivement, ça va redevenir un enjeu politique central et on va voir quelle influence ça risque d'avoir sur les élections législatives à l'automne.

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