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Election présidentielle en Turquie : pourquoi les chances de victoire de Kiliçdaroglu se réduisent face à Erdogan

Au premier tour, le président Recep Tayyip Erdogan est arrivé en tête, avec 49,5% des voix, devançant de près de 5 points son principal opposant, Kemal Kiliçdaroglu. Quant au troisième homme, Sinan Ogan, il a apporté son soutien au dirigeant sortant.
Article rédigé par Clément Parrot
France Télévisions
Publié
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Des affiches électorales avec le visage de Kemal Kiliçdaroglu (à gauche), le 22 mai 2023, à Kocaeli, en Turquie. (UMIT TURHAN COSKUN / NURPHOTO / AFP)

Recep Tayyip Erdogan s'avance confiant vers le second tour de l'élection présidentielle, qui se tient dimanche 28 mai en Turquie. Au pouvoir depuis vingt ans, le président islamo-conservateur est arrivé en tête du premier tour, devançant son principal opposant, le social-démocrate Kemal Kiliçdaroglu. Le dirigeant sortant a en outre reçu le soutien du troisième candidat, l'ultranationaliste Sinan Ogan, lundi 22 mai. A moins d'une semaine de l'issue de ce scrutin-clé, voici pourquoi le suspense paraît désormais faible.

Parce que les résultats du premier tour placent Kiliçdaroglu en position inconfortable

Recep Tayyip Erdogan est arrivé en tête du premier tour avec 49,5% des voix, dimanche 14 mai, devant Kemal Kiliçdaroglu, à 44,9%. Ces 4,5 points représentent un écart conséquent de 2,5 millions de voix entre les deux hommes. Dans le détail, le président sortant a fait le plein de voix dans les régions rurales, des zones moyennement peuplées et "dans des provinces industrialisées comme Kayseri et Konya", analyse sur Twitter Clément Plaisant, qui étudie les relations internationales.

"Quand on regarde les résultats dans le détail, on voit qu'Erdogan n'a pas pâti des séismes [qui ont frappé le sud-est du pays début février], il n'y a pas de gros recul du vote Erdogan dans les régions touchées. Cela a redonné confiance au camp du président sortant, qui pouvait attendre les résultats dans ces régions avec appréhension", analyse de son côté Max-Valentin Robert, chercheur en sciences politiques à l'université de Nottingham (Royaume-Uni). Des rescapés des tremblements de terre qui ont ravagé des villes entières avaient crié leur colère, accusant l'Etat d'avoir tardé à réagir. Mais le président Erdogan a promis de reconstruire au plus vite 650 000 logements pour les survivants. "Le message est apparu crédible" à une partie des électeurs, confie à l'AFP Berk Esen, chercheur en sciences politiques à l'université Sabanci d'Istanbul.

"D'autant qu'à l'inverse, Kiliçdaroglu n'a pas réussi à mobiliser l'intégralité de sa propre base. Quand on additionne les scores cumulés des candidats de l'opposition dans les fiefs du parti de Kiliçdaroglu lors de la précédente présidentielle en 2018, on s'aperçoit qu'il est en légère baisse", ajoute Max-Valentin Robert. La victoire de Kemal Kiliçdaroglu, qui semblait possible avant le 14 mai, serait désormais une énorme surprise. "Comme il y avait seulement trois candidats et que la participation a été très haute au premier tour [près de 90%], la réserve de voix est minime", souligne Samim Akgönül, politologue à l'université de Strasbourg. Seule consolation pour Kemal Kiliçdaroglu, l'opposition est parvenue pour la première fois à contraindre le "Raïs" à un ballottage.

Parce que l'ultranationaliste Ogan a annoncé son soutien à Erdogan

Fort de 5,2% des voix recueillies au premier tour, Sinan Ogan était courtisé par les deux finalistes de l'élection. A moins d'une semaine du second tour, il a finalement annoncé son soutien au président sortant. "Le camp Erdogan avait déjà une très confortable avance à l'issue du premier tour, avec des chances de l'emporter déjà très fortes. Ce ralliement lui donne un nouvel élan et acte la forte probabilité de victoire de Recep Tayyip Erdogan", analyse Max-Valentin Robert.

Cette annonce donne d'autant plus de confiance au camp présidentiel que le ralliement n'allait pas de soi, "aussi bien au niveau du parcours personnel de Sinan Ogan que des questions programmatiques", ajoute le chercheur. Le candidat ultranationaliste "avait fait campagne pour le non au référendum de 2017, dans lequel Erdogan voulait hyper-présidentialiser le régime, il a été exclu du parti d'extrême droite MHP, allié d'Erdogan, et, sur un plan idéologique, il est issu d'un courant traditionnellement méfiant à l'égard de l'islam politique", liste le chercheur. "Nos négociations ont été conduites autour des principes suivants : le terrorisme sera combattu ; un calendrier sera établi pour renvoyer les réfugiés ; et les institutions étatiques turques seront renforcées", explique de son côté Sinan Ogan.

Kemal Kiliçdaroglu bénéficie, lui, du soutien du principal parti pro-kurde HDP, ce qui rendait compliqué l'association avec Sinan Ogan, même si ce dernier se défend d'être "antikurdes". Reste à savoir vers quel candidat se porteront en majorité les 2,8 millions de suffrages rassemblés par le candidat ultranationaliste, dont une partie de l'électorat souhaitait tourner le dos à Erdogan. "J'ai l'impression que les électeurs de Sinan Ogan ne vont pas se déplacer. Et, parmi ceux qui vont aller aux urnes, vont-ils suivre le choix de leur candidat ?" s'interroge le politologue Samim Akgönül.

Parce que Kiliçdaroglu ne dispose pas de beaucoup de marges de manœuvre

Kemal Kiliçdaroglu, chef du Parti républicain du peuple, fondé par le père de la République turque, Mustafa Kemal Atatürk, n'a plus beaucoup d'atouts dans sa manche pour tenter de convaincre de nouveaux électeurs. A la tête d'une coalition de six partis, il a bien tenté de durcir son discours sur les réfugiés, dans un appel du pied à l'électorat nationaliste. "Si [le camp d'Erdogan] reste au pouvoir, il y aura 10 millions de réfugiés de plus (…) Il y aura des pillages. Les villes seront tenues par la mafia et les trafiquants de drogue. Les féminicides augmenteront", a-t-il asséné.

Il a aussi promis de "renvoyer tous les réfugiés chez eux dès [son] arrivée au pouvoir". Jusque-là, il avait affirmé vouloir expulser les 3,7 millions de Syriens "dans les deux ans". "Il y a un durcissement au niveau du ton, mais pas au niveau programmatique, analyse Max-Valentin Robert. Et je ne sais pas si cela peut avoir un impact." Allié du parti prokurde HDP, qui est accusé par le pouvoir de liens avec des organisations terroristes kurdes, Kemal Kiliçdaroglu a également tenté de rassurer sur ce thème. "Je ne me suis jamais assis à une table avec des organisations terroristes et je ne le ferai jamais", a-t-il déclaré.

Kemal Kiliçdaroglu accepte donc d'aller sur le terrain de Recep Tayyip Erdogan, qui a cherché à orienter la campagne sur les questions d'identité plus que sur l'économie. Mais le candidat de l'opposition risque "davantage de perdre des voix kurdes que de gagner des votes nationalistes s'il va trop loin avec cette rhétorique", estime sur Twitter Emre Peker, spécialiste de la Turquie au sein de l'entreprise Eurasia Group. "En axant son discours sur les réfugiés, il peut tenter de récupérer des voix nationalistes, sans perdre des voix kurdes. Mais c'est compliqué, car il ne faut pas trop effrayer le vote kurde et le vote de gauche, conclut Max-Valentin Robert. Une telle stratégie demande beaucoup de finesse."

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