Caricatures, Libye, Haut-Karabakh... Les six dossiers qui opposent Emmanuel Macron et Recep Tayyip Erdogan

Dernier épisode en date : les attaques du président turc sur la "santé mentale" d'Emmanuel Macron, en réaction aux déclarations du président français après l'attentat de Conflans-Sainte-Honorine.

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Le président turc Recep Tayyip Erdogan et Emmanuel Macron, lors d'une conférence sur la Libye, à Berlin (Allemagne), le 20 janvier 2020.  (MICHAEL SOHN / AP / SIPA)

Rarement les relations diplomatiques entre la France et la Turquie ont été aussi tendues. En témoignent les attaques de Recep Tayyip Erdogan sur la "santé mentale" d'Emmanuel Macron, samedi 24 et dimanche 25 octobre, en réaction à ses déclarations après l'attentat de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines).

"Nous ne renoncerons pas aux caricatures", avait clamé le président français lors de l'hommage national à l'enseignant Samuel Paty. Des tensions en Méditerranée avec la Grèce au conflit en Libye, en passant par les affrontements dans le Haut-Karabakh, de nombreux dossiers opposent Paris et la Turquie depuis un an. Tour d'horizon des six principaux sujets de tension.

La publication des caricatures de Mahomet

Lors de la cérémonie d'hommage national à Samuel Paty, professeur assassiné après avoir montré une caricature du prophète Mahomet à ses élèves, Emmanuel Macron a promis que la France ne renoncerait pas "aux caricatures, aux dessins". "Tout ce qu'on peut dire d'un chef d'Etat qui traite des millions de membres de communautés religieuses différentes de cette manière, c'est : 'allez d'abord faire des examens de santé mentale", a réagi samedi le président turc. "Macron a besoin de se faire soigner", avait-il ajouté.

La présidence français a dénoncé des propos "inacceptables" et rappelé l'ambassadeur de France à Ankara dimanche, une première dans les relations diplomatiques franco-turques. Mais Recep Tayyip Erdogan a enfoncé le cou. Lors d'un discours télévisé dans la ville de Malatya en Anatolie, il a accusé Emmanuel Macron d'être "obsédé par Erdogan jour et nuit". "C'est un cas, et en conséquence, il a vraiment besoin de subir des examens", a-t-il persisté.

Le projet de loi français sur le séparatisme

Début octobre, Recep Tayyip Erdogan a dénoncé les déclarations d'Emmanuel Macron sur la nécessité de "structurer l'islam" en France, dans le cadre du projet de loi sur la lutte contre "les séparatismes". "Les déclarations de Macron selon lesquelles l'islam est en crise sont une provocation claire, qui dépasse le simple manque de respect", a réagi le leader turc lors d'un discours à Ankara. "Qui es-tu pour parler de structurer l'islam ? a-t-il martelé. C'est de l'insolence et c'est dépasser les bornes."

Ce projet de loi sera présenté le 9 décembre et entend renforcer les principes républicains en France. Il comporte plusieurs volets susceptibles de crisper un peu plus les relations avec la Turquie, comme le contrôle renforcé des financements des mosquées françaises ou l'interdiction de la formation des imams à l'étranger.

Le conflit dans le Haut-Karabakh

Dans le Caucase, la région du Haut-Karabakh, peuplée d'Arméniens, mais faisant partie de l'Azerbaïdjan, a proclamé son indépendance en 1991, lors de l'éclatement de l'URSS. Un premier conflit a fait 30 000 morts et des centaines de milliers de déplacés. La situation semblait plus ou moins stabilisée, mais la tension est remontée depuis le début de l'année 2020. Et la Turquie joue un rôle indéniable dans la reprise des affrontements. Ankara, qui s'est dit prête, dès le 28 septembre, à soutenir Bakou "par tous les moyens", est soupçonnée d'attiser les braises.

Cet appui turc à l'Azerbaïdjan passe notamment par un soutien militaire. Mais la Turquie a aussi ét é accusée d'envoyer des miliciens syriens, ce qu'elle dément. Le président français Emmanuel Macron a qualifié ces hommes de "jihadistes" et réclamé des "explications". Les autorités turques ont proposé des "pourparlers à quatre" avec la Russie et les deux parties prenantes (séparatistes arméniens et azerbaïdjanais). Une manière d'évincer Français et Américains du dossier.

Les gisements de gaz en Méditerranée orientale

La Grèce et la Turquie se disputent des zones économiques exclusives en Méditerranée orientale, sur fond d'exploitation d'hydrocarbures. Recep Tayyip Erdogan a lancé des missions de prospection dans des zones revendiquées par Athènes, suscitant de nouvelles tensions diplomatiques. Déjà en désaccord avec Ankara sur le dossier libyen, Paris a soutenu Chypre et le Grèce dans son bras de fer, avec l'envoi en août de forces militaires dans la zone.

Sept dirigeants de pays du sud de l'Union européenne, dont Emmanuel Macron, ont agité la menace de sanctions si Ankara ne mettait pas un terme à ses "activités unilatérales", en référence à des opérations de recherche de gaz naturel. "Ne cherchez pas querelle au peuple turc, ne cherchez pas querelle à la Turquie", a indiqué Recep Tayyip Erdogan à Paris dans un discours télévisé à Istanbul, le 12 septembre. "Monsieur Macron, vous n'avez pas fini d'avoir des ennuis avec moi", a-t-il ajouté.

La Libye au cœur d'une passe d'armes

Au mois de juin, le chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian, a condamné "le soutien militaire croissant" de la Turquie au gouvernement d'union nationale (GNA) de Tripoli, mené par Fayez El-Sarraj, "violation directe de l'embargo des Nations unies". La Turquie a rejeté ces critiques, accusant à son tour Paris de faire "obstacle à la paix" en appuyant le camp adverse, représenté par le maréchal Khalifa Haftar.

Dans ce contexte déjà tendu, la France a dénoncé une manœuvre "agressive" de la part de frégates turques à l'encontre de l'un de ses navires engagés dans une mission de l'Otan, le 10 juin. Selon Paris, la frégate Le Courbet cherchait à identifier un cargo suspecté de transporter des armes vers la Libye quand elle a été illuminée à trois reprises par le radar de conduite de tir de l'escorte turque.

"Ces norias de bateaux entre la Turquie et Misrata [ville libyenne], parfois accompagnés par des frégates turques, ne contribuent pas à la désescalade", avait jugé la France, tout en accusant la Turquie de violer les règlements internationaux. Emmanuel Macron a déclaré que la Turquie avait "accru sa présence militaire en Libye et massivement réimporté des combattants jihadistes depuis la Syrie", avant d'évoquer "la responsabilité historique et criminelle de la Turquie"dans le conflit.

De son côté, le ministre des Affaires étrangères turc, Mevlut Cavusoglu, avait réagi le 4 septembre en jugeant "hystérique" la réaction du chef de l'exécutif français.

L'Otan en "état de mort cérébrale"

Dans une interview à l'hebdomadaire The Economist en novembre 2019, Emmanuel Macron avait jugé que l'Otan était en état de "mort cérébrale". Le président français déplorait le manque de coordination entre les Etats-Unis et l'Europe et le comportement unilatéral de la Turquie en Syrie. Cette sortie lui avait valu une diatribe du président turc : "Je m'adresse depuis la Turquie au président français Emmanuel Macron, et je le redirai à l'Otan : 'Fais d'abord examiner ta propre mort cérébrale. Ces déclarations ne siéent qu'à ceux dans ton genre, qui sont en état de mort cérébrale'."

L'ambassadeur de Turquie en France avait aussitôt été convoqué au ministère des Affaires étrangères pour s'expliquer sur les propos de Recep Tayyip Erdogan. "Soyons clairs, ce n'est pas une déclaration, ce sont des insultes", avait de son côté réagi la présidence française.

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