Armées régulières, milices… Quelles sont les forces qui s'affrontent à la frontière turco-syrienne ?

Dans leur attaque contre les Kurdes, les Turcs sont alliés à l'Armée nationale syrienne, qui leur sert d'infanterie sur le terrain. En face, les Kurdes ont conclu dimanche soir un accord avec le régime de Damas pour déployer l'armée régulière syrienne dans le nord du pays. 

Un soldat de l\'Armée nationale syrienne tire en direction de Ras al-Ayn (Syrie), le 13 octobre 2019.
Un soldat de l'Armée nationale syrienne tire en direction de Ras al-Ayn (Syrie), le 13 octobre 2019. (HUSEYIN NASIR / ANADOLU AGENCY / AFP)

Depuis mercredi 9 octobre, la Turquie a lancé une offensive en Syrie, à la faveur d'un retrait américain et malgré de vives critiques internationales. Cette opération militaire vise à instaurer une "zone de sécurité" de 32 km de profondeur pour séparer la frontière turque des territoires contrôlés par les Unités de protection du peuple (YPG), une milice kurde qualifiée de "terroriste" par Ankara. Cette zone serait susceptible d'accueillir une partie des 3,6 millions de Syriens actuellement réfugiés en Turquie, une des nombreuses conséquences du conflit qui ravage la Syrie depuis 2011.

Depuis l'offensive, 104 combattants kurdes et plus de 60 civils ont été tués, selon un dernier bilan de l'Observatoire syrien des droits de l'homme (OSDH). Plus de 130 000 personnes ont été déplacées, d'après l'ONU. Franceinfo fait le point sur les forces militaires qui sont engagées sur le terrain. 

Qui combat côté turc ?

• L'armée turque d'Erdogan. La Turquie a lancé mercredi l'opération "Source de paix" dont l'objectif est d'éloigner de sa frontière la principale milice kurde de Syrie, les Unités de protection du peuple (YPG). L'aviation d'Ankara est engagée dans la bataille. Renforts et véhicules blindés ont été dépêchés à la frontière. Dimanche, les forces turques ont conquis la ville frontalière de Tal Abyad, selon l'agence de presse turque Anadolu et l'OSDH. Quelque 40 villages sont également tombés aux mains des Turcs. Ras al-Aïn échappe encore à l'armée de Recep Tayyip Erdogan mais, selon l'OSDH, une frappe aérienne menée dimanche par la Turquie contre la ville a fait 14 morts, dont 10 civils.

• L'Armée nationale syrienne. L'ancienne Armée syrienne libre (ASL) – dont certaines factions sont d'inspiration islamiste mais estampillées "modérées" – sert d'infanterie à la Turquie dans son offensive contre les forces kurdes. C'est sous la bannière de l'Armée nationale syrienne (ANS), qui a remplacé l'ASL et qui relève officiellement du "gouvernement" en exil de l'opposition syrienne basée en Turquie, que les combattants syriens participent à l'offensive turque. "Ce groupe est essentiellement composé de combattants arabes sunnites et de Turkmènes qui sont originaires de ces régions" du nord de la Syrie, explique Emre Kursat Kaya, expert au centre de réflexion Edam à Istanbul.

L'Armée nationale syrienne est la composante indigène de l'opération turque. C'est une importante force d'infanterie pour l'offensive.Emre Kursat Kaya, expert au centre de réflexion Edamà l'AFP

Début octobre, l'ANS a gonflé ses rangs pour disposer, au moins théoriquement, de quelque 80 000 hommes, en fusionnant avec le Front national de libération, une coalition de groupes armés actifs notamment dans la région d'Idleb. Les membres de l'ANS sont équipés, entraînés et rémunérés par la Turquie. Quelque "14 000 membres de l'ANS ont été mobilisés pour participer à l'opération. Ce chiffre peut évoluer à la hausse ou à la baisse en fonction du déroulement de la bataille", affirme à l'AFP le porte-parole de l'ANS, le major Youssef Hammoud. Outre des fusils automatiques de type Kalachnikov, ces supplétifs syriens disposent de lance-roquettes RPG ou encore de canons d'artillerie.

Qui combat côté kurde ?

• Les Kurdes des YPG. La milice kurde des YPG constitue l'épine dorsale d'une coalition de combattants kurdes et arabes formée en octobre 2015, les Forces démocratiques syriennes (FDS). Les FDS rassemblent des factions armées hétéroclites issues des tribus arabes de l'est syrien (tribu sunnite des Chaïtat) ou encore des minorités chrétiennes, comme le Conseil militaire syriaque. Ces dernières années, cette alliance a été le fer de lance en Syrie de la lutte contre le groupe Etat islamique (EI). Elle a annoncé avoir perdu 11 000 hommes dans les combats contre les jihadistes.

• L'armée syrienne d'Al-Assad. Lâchés par Washington, les Kurdes de Syrie ont annoncé dimanche soir avoir conclu un accord avec Damas pour le déploiement de l'armée syrienne dans le nord du pays, afin de s'opposer à l'avancée rapide des troupes turques et de leurs alliés. Pour justifier l'accord entre les Kurdes et le régime syrien, le haut commandant des FDS, Mazloum Abdi, a déclaré sur Foreign Policy (en anglais) que Damas et son allié russe avaient "fait des propositions qui pourraient sauver la vie de millions de personnes""Nous savons que nous devrons faire des compromis douloureux", mais "entre les compromis et le génocide de notre peuple, nous choisirons la vie", a-t-il dit.

Quid des forces américaines ?

Donald Trump avait annoncé fin 2018 le retrait des troupes américaines de Syrie, alors estimées à environ 2 000 hommes, en grande partie des forces spéciales. Mais Washington était revenu sur sa décision, notamment à la demande du Pentagone. C'est un redéploiement des troupes américaines stationnées à la frontière qui a ouvert la voie à l'offensive de la Turquie. Entre 50 et 100 membres des forces spéciales américaines ont été transférés de la frontière vers d'autres bases à l'intérieur des territoires kurdes, selon un haut responsable à Washington.

Dimanche, un nouveau cap a été franchi. Le chef du Pentagone, Mark Esper, a annoncé le retrait de jusqu'à 1 000 soldats américains de Syrie – soit la quasi totalité des forces dans le pays –, évoquant une "situation intenable" pour des troupes qui "peuvent se retrouver prises en étau" entre les Kurdes et les Turcs. Ce retrait concerne le nord du pays, là où "sont la majorité de nos forces", a précisé Mark Esper sur la chaîne CBS (en anglais), laissant entendre qu'il ne s'agissait pas d'un retrait total du pays.

La situation est vraiment dramatique là-bas. Cette situation est provoquée par les Turcs, par le président Erdogan.Mark Esper, secrétaire américain à la Défensesur CBS

"Nous n'avons pas abandonné les Kurdes", s'est-il défendu, alors que les critiques de la communauté internationale pleuvent.