Que se passe-t-il à Moscou, où des milliers d'opposants descendent chaque samedi dans la rue ?

Depuis plusieurs semaines, la capitale russe est secouée par des manifestations. Les protestataires dénoncent le rejet de nombreuses candidatures d'opposants pour le scrutin local de septembre.

Des manifestants dénoncent le rejet de candidatures aux élections municipales, le 27 juillet 2019 à Moscou (Russie).
Des manifestants dénoncent le rejet de candidatures aux élections municipales, le 27 juillet 2019 à Moscou (Russie). (ALEXEY KUDENKO / SPUTNIK / AFP)

La ville de Moscou (Russie) s'apprête à vivre une nouvelle journée de manifestation, samedi 10 août. L'opposition dénonce toujours le rejet de 57 candidatures indépendantes pour les élections locales prévues le 8 septembre. La mobilisation de milliers d'opposants n'est pas parvenue à faire fléchir la commission électorale centrale (CEC), puisque celle-ci a confirmé mercredi l'exclusion de trois candidats dans la capitale russe : Lioubov Sobol, une proche de la figure anti-corruption et nationaliste Alexeï Navalny, Dmitri Goudkov et Elena Roussakova.

Un enjeu électoral important

Privée de participation à des scrutins plus importants comme la présidentielle, l'opposition s'est fortement mobilisée pour ces élections à Moscou. Elle espère ainsi avoir son mot à dire dans la gestion du budget faramineux de la capitale russe. L'enjeu du scrutin est de désigner les 45 députés du Parlement local pour un mandat de cinq ans, lesquels sont chargés de valider les décisions du maire. Comme le souligne Libération, ce Parlement a donc peu de latitude pour prendre des décisions, mais un siège de député permet d'obtenir une visibilité et des moyens pour enquêter sur les marchés publics, et donc sur d'éventuels faits de corruption.

Des signatures invalidées par les autorités

Selon la loi, les candidats indépendants étaient censés rassembler les signatures d'au moins 3% de leurs électeurs potentiels (contre 0,5% jusqu'ici) dans chacun des 45 districts de Moscou, soit entre 4 500 et 5 000 personnes, pour avoir le droit de se présenter. Malgré ce seuil élevé, de nombreux candidats sont toutefois parvenus à recueillir le nombre requis en multipliant notamment les opérations de porte-à-porte, une démarche peu familière en Russie. Las, les autorités ont invoqué un nombre insuffisant de parrainages pour écarter les trois candidatures de Lioubov Sobol, Dmitri Goudkov et Elena Roussakova.

Il manquait par exemple 231 signatures à la candidate Lioubov Sobol, selon la commission qui a rejeté de nombreux paraphes après des examens graphologiques. Par ailleurs, la CEC a validé 5 017 signatures pour Dmitri Goudkov mais en a rejeté 829 autres, ce qui a fait échouer sa candidature d'environ 300 paraphes. L'opposant, d'ailleurs, n'a pas pu assister à la réunion car il purgeait une peine de trente jours de détention provisoire pour une réunion illégale. Le mois dernier, déjà, l'autorité avait éconduit la quasi-totalité des opposants pour des vices de forme ou des irrégularités.

Des opposants arrêtés

Plusieurs témoignages apparus ces dernières semaines pointent des possibles fraudes. Ainsi, le quotidien Le Monde cite le cas d'un candidat crédité d'un nombre de fausses signatures plus élevé que le nombre de signatures remises à la commission. L'opposition accuse donc l'autorité électorale d'avoir favorisé les candidats favorables au Kremlin ou tolérés par le pouvoir et d'avoir systématiquement écarté les autres. Les opposants dont la candidature avait été rejetée ont été la cible de perquisitions et convoqués la semaine dernière par la police. Trois d'entre eux, Ilia Iachine, Ivan Jdanov et Konstantin Iankauskas ont été condamnés respectivement à dix, quinze et sept jours de prison.

Une mobilisation entravée

Le verrouillage supposé de cette échéance électorale a donc mécontenté un pan de l'opinion moscovite. Le premier grand rendez-vous de l'opposition s'est tenu samedi 20 juillet en plein centre-ville de Moscou, après plusieurs jours de manifestations non autorisées sur la place Trubnaya. Selon l'ONG OVD-info, quelque 1 300 personnes ont été arrêtées lors du point d'orgue de la contestation, le 27 juillet, puis 800 autres la semaine dernière. Le 4 août, le réseau internet a même été coupé dans tout le centre-ville de Moscou afin d'isoler les manifestants et de perturber leurs rassemblements.

Les personnes interpellées risquent gros. En vertu de l'article 212 du code pénal, le comité d'enquête russe a ouvert une procédure pour émeutes après la journée du 27 juillet. Ces accusations sont vivement contestées par l'opposition, qui estime qu'il n'y a pas eu d'actes de violence commis contre les forces de l'ordre et que les protestataires ont, au contraire, fait l'objet d'une répression musclée. Relayée par Novaïa Gazeta, une pétition a recueilli près de 100 000 signatures pour réclamer la fin des poursuites.

Le silence du Kremlin

Soutien de Lioubov Sobol, l'ancien tennisman Evgueni Kafelnikov est monté au filet pour défendre le "droit" de ses compatriotes à choisir le candidat de leur choix. Vladimir Poutine et le Kremlin, de leur côté, n'ont fait aucun commentaire sur la crise politique qui secoue actuellement Moscou. Le maire, Sergueï Sobianine, lui, a dénoncé le "désordre et le non-respect des lois" et prévenu que "l'ordre sera maintenu".