Syrie : quelles peuvent être les conséquences du retrait des troupes américaines ?

Donald Trump a annoncé, mercredi, le rapatriement prochain d'environ 2 000 soldats déployés dans le cadre de la coalition internationale contre les jihadistes. "Nous avons vaincu l'Etat islamique en Syrie", a expliqué le président américain pour justifier ce retrait.

Des troupes américaines circulent près du village de Yalanli, dans le nord de la Syrie, le 5 mars 2017. 
Des troupes américaines circulent près du village de Yalanli, dans le nord de la Syrie, le 5 mars 2017.  (DELIL SOULEIMAN / AFP)

Vers la fin de l'engagement américain en Syrie. Refusant de voir les Etats-Unis en "gendarme du Moyen-Orient", le président américain, Donald Trump, a annoncé,  mercredi 19 décembre sur Twitter, qu'il envisageait d'ordonner le retrait des troupes américaines du territoire syrien. "Nous avons vaincu l'Etat islamique en Syrie, et c'était ma seule raison d'être présent dans ce pays au cours de ma présidence", a écrit le dirigeant sur le réseau social. Une annonce qu'il a réitérée jeudi. "J'ai accepté de rester plus longtemps [en Syrie] (...). Il est temps que d'autres se battent enfin", a-t-il défendu sur Twitter.

Son secrétaire à la Défense, James Mattis, a brusquement présenté sa démission le même jour. L'annonce a également pris de court les alliés des Etats-Unis, engagés avec le pays dans la lutte contre le jihadisme en Syrie. "L'Etat islamique a reculé, mais la menace n'est pas terminée", a ainsi alerté Heiko Maas, le chef de la diplomatie allemande. Ce dernier craint que le retrait américain ne "nuise" à la lutte contre le groupe Etat islamique. Quelles conséquences cette décision peut-elle avoir sur la suite du conflit en Syrie ? Explications. 

L'Etat islamique potentiellement renforcé

Donald Trump annoncerait-il trop vite la défaite de l'Etat islamique en Syrie ? Comme le rappelle Libération, l'organisation jihadiste a mené mercredi une attaque à Raqqa, dans le centre de la Syrie, le jour-même de l'annonce du retrait des troupes américaines. S'il est sensiblement affaibli, le groupe reste donc présent dans certaines parties du territoire syrien. 

"La plupart des experts de l'Etat islamique considèrent que cette entité n'a pas encore été totalement vaincue, et qu'elle a toujours une capacité de nuisance assez considérable", analyse auprès de franceinfo Karim Bitar, directeur de recherche à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). "Les conditions structurelles qui ont mené à l’émergence de Daech n’ont pas disparu, prévient-il. On pourrait assister à un regain ou à une métamorphose de l'EI dans les années à venir."

Une analyse partagée par le spécialiste des mouvements jihadistes Wassim Nasr, journaliste à France 24 et auteur du livre Etat islamique, le fait accompli (Editions Plon, 2016). "Le retrait des troupes américaines initié par Barack Obama en Irak, en 2011, avait permis à l'Etat islamique de revenir en force en Irak et en Syrie, explique-t-il. Sans la puissance de feu et l’aviation américaines, les jihadistes vont indéniablement reprendre du poil de la bête." Pour Wassim Nasr, 90% des frappes ayant permis d'affaiblir l'Etat islamique en Syrie étaient des frappes américaines. La puissance militaire des Etats-Unis, notamment aérienne, "est irremplaçable" en Syrie, estime-t-il. 

Des alliés occidentaux contraints de suivre ? 

Les Etats-Unis restent, à ce stade, très flous sur le calendrier de ce retrait des troupes américaines. Le Pentagone a déclaré que la campagne aérienne des Etats-Unis se poursuivrait, "tant qu'il y aura des troupes au sol". Et après ? La question préoccupe les alliés, de facto fragilisés en Syrie par cette décision de retrait américain. 

"La campagne militaire contre Daech continue", a insisté le porte-parole de l'état-major des armées françaises Patrick Steiger, relève La Croix. Le Royaume-Uni, également allié principal des Etats-Unis en Syrie, a réagi en tenant la même ligne. Mais "ce serait difficile d'y aller sans l'Amérique", juge Karim Bitar. "Rien qu'en termes de logistique, cela va être très difficile pour les alliés de se maintenir" en Syrie, poursuit Wassim Nasr. "Comment ne serait-ce qu'acheminer les vivres, les munitions pour les soldats ? s'interroge-t-il. Ni les Français ni les Britanniques n'ont les moyens."

Au-delà des moyens, l'évolution de la situation sur place pourrait s'avérer difficilement tenable pour les quelques centaines de soldats français, rappelle Libération. "Une fois les Américains partis, le régime syrien pourrait reprendre le contrôle de certains territoires kurdes. L’armée turque pourrait aussi se déployer. Dans les deux cas, les soldats français, dont le nombre reste faible, ne pourront pas rester au milieu", analyse Thomas Pierret, chercheur au CNRS, auprès du quotidien. 

La perspective d'une offensive turque contre les Kurdes

Le retrait des troupes américaines risque de faciliter un peu plus le projet turc d'une offensive contre les Kurdes dans le nord de la Syrie. Le président turc, "Recep Tayyip Erdogan se sent conforté. [Avec le retrait américain], il pourrait être tenté d’étouffer progressivement les forces kurdes en Syrie", confirme Karim Bitar.

Une analyse partagée par Jonas Parello-Plesner, du cercle de réflexion Hudson Institute. Interrogé par l'AFP, ce dernier estime qu'un retrait des troupes américaines "pourrait provoquer des affrontements importants entre la Turquie et les Kurdes, si les Américains ne sont plus là pour faire tampon militairement et diplomatiquement". 

Si le président turc lance cette offensive, les combattants kurdes des Unités de protection du peuple (YPG), principaux alliés de la coalition anti-Etat islamique sur le terrain mais considérées comme terroristes par la Turquie, pourraient s'éloigner de la lutte contre l'organisation jihadiste en Syrie. Un autre retrait qui mettrait à mal l'action des alliés occidentaux contre l'Etat islamique dans le pays. 

Les Forces démocratiques syriennes affaiblies

Les Unités de protection du peuple appartiennent à une alliance arabo-kurde visant à lutter contre l'Etat islamique : les Forces démocratiques syriennes. L'ensemble de cette coalition pourrait être mis à mal si les Etats-Unis quittent en effet la Syrie. 

Les Froces démocratiques syriennes poursuivent pour l'instant le combat, mais ce retrait "offrira au terrorisme (...) une opportunité de se reprendre et de lancer une [nouvelle] campagne dans la région", ont-elles mis en garde. Comme le relève Libération, la tâche est déjà difficile pour la coalition arabo-kurde sur le terrain. Les FDS ont en effet mis trois mois pour déloger les jihadistes de la ville d'Hajine – et ce, avec l'aide de la coalition internationale. Plus de 500 combattants sont morts dans ces combats, rappelle le journal. Et si les Forces démocratiques syriennes doivent davantage se replier vers le nord, dans le cas d'une offensive turque, leur lutte contre l'EI, notamment dans l'est du pays, sera sensiblement remise en cause, développe le quotidien. 

Les FDS pourraient également davantage se diviser, une fois les Etats-Unis partis du terrain syrien, ajoute Wassim Nasr. "Si les Américains abandonnent vraiment, les clans sunnites qui ont fourni une partie des FDS peuvent se retourner contre les Kurdes", envisage-t-il. "Les dissensions sont bien réelles" au sein de la coalition arabo-kurde, prévient le journaliste et spécialiste des mouvements jihadistes. 

La Russie et l'Iran confortés ?

Le départ des Etats-Unis du sol syrien semble, à première vue, favoriser l'assise de la Russie et de l'Iran, alliés de Bachar Al-Assad, dans le pays. "Ce retrait consacre le grand retour de la Russie au Moyen-Orient, Trump en a pris acte", estime Karim Bitar. "Cela finit de faire de la Russie la puissance étrangère qui détient les clés du pouvoir syrien", poursuit Jonas Parello-Plesner, du cercle de réflexion Hudson Institute, interrogé par l'AFP. 

Mais la tâche pourrait s'avérer complexe pour Moscou. "La nouvelle donne [sans les troupes américaines] impliquera un repositionnement sur le terrain (...) et de plus grandes responsabilités, y compris face au danger d’une résurgence des jihadistes de l’EI", analyse Libération. Confirmés dans leur position en Syrie, les Russes pourraient être les premiers à devoir revoir leur stratégie sur place. 

L'Iran sortira-t-il également renforcé de ce retrait des forces américaines ? "Israël est toujours aussi déterminé à éviter que l’Iran ne pérennise sa présence en Syrie, relativise Karim Bitar. Et les Etats-Unis vont soutenir leur allié israélien sur ce point."