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Etat islamique, Al-Qaïda, shebabs... Les médias pris au piège de la propagande jihadiste ?

Les groupes jihadistes publient quotidiennement des contenus de propagande que les médias reprennent. Quitte à instiller la peur, susciter des vocations et jouer le jeu des islamistes ?

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France Télévisions
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Capture d'écran d'une vidéo de propagande de l'organisation Etat islamique diffusée le 18 décembre 2014. (AL-ITISAAM MEDIA FOUNDATION / AFP)

En Somalie, on se préoccuperait des centres commerciaux français. A des milliers de kilomètres du Forum des Halles parisien, les shebabs, la branche somalienne d'Al-Qaïda, ont menacé, dimanche 22 février, de s'en prendre à des malls dans le monde occidental, notamment à Paris et Puteaux (Hauts-de-Seine).

La menace est venue d'une vidéo de propagande. L'information a ensuite été largement relayée dans les médias, y compris francetv info. Des shebabs à l'organisation Etat islamique, en passant par Al-Qaïda dans la péninsule arabique ou Boko Haram, les groupes jihadistes publient quotidiennement des contenus dont les médias s'emparent pour en faire des gros titres. Quitte à instiller la peur, susciter des vocations et jouer le jeu des jihadistes ? Francetv info revient sur les pièges de cette propagande.

La communication, enjeu vital pour les groupes jihadistes

"On entend peu parler des barils d'explosifs [lâchés depuis les appareils du régime d'Al-Assad] qui tombent quotidiennement en Syrie, alors que Daech remplit chaque jour des pages et des pages", regrette Riad Muasses, président de l'Association des journalistes syriens indépendants. Il dit partager "l'inquiétude en Occident face à l'adhésion de certains aux thèses de l'Etat islamique", mais il appelle à "faire la part des choses". Pour lui, nous sommes victimes d'"une campagne de communication".

Tweets, photos, revues illustrées, mais surtout vidéos : les groupes jihadistes utilisent toute une palette de supports pour inonder internet de leur propagande. "Tous ces groupes sont entrés dans une nouvelle ère de communication. C'est vital dans leur stratégie", explique Dominique Thomas, de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Cette propagande vise à "terroriser les ennemis, marquer les esprits, porter un coup moral".

Mais aussi à captiver. Dans son traité intitulé Gestion de la barbarie, le théoricien islamiste Abu Bakr Naji invite à briser le "halo médiatique qui surexagère la puissance réelle américaine", analyse Abdelasiem El Difraoui, docteur en sciences politiques (1). Et pour cela, le stratège invite à réaliser des "actions spectaculaires" susceptibles de montrer que "l'Occident est plus vulnérable qu'on ne le croit" et ainsi déclencher des vocations, poursuit le chercheur.

Une propagande professionnelle

Pour effrayer les ennemis et séduire les potentielles recrues, les contenus sont réalisés par des professionnels. "Incrustations, fonds verts, effets visuels, montage élaboré, mise en scène codifiée, prise de vue soignée : on voit qu'on a aujourd'hui affaire à des gens qui maîtrisent le langage des images, les codes de la publicité et du cinéma", remarque Hervé Brusini, ancien rédacteur en chef du 20 heures de France 2, directeur des rédactions numériques à France Télévisions.

Les groupes terroristes ont créé des "organismes de communication" composés de spécialistes avec un "savoir-faire", précise Dominique Thomas. Il observe ainsi que l'Etat islamique a monté, dans les régions qu'il contrôle, une "demi-douzaine" de "fondations médiatiques très décentralisées" pour une meilleure "réactivité". Ce qui n'empêche pas que "les productions de l'Etat islamique se ressemblent beaucoup : on retrouve la même graphie, les mêmes codes, comme en Libye avec les combinaisons oranges, par exemple".

Enfin, pour s'assurer du contrôle total de l'information, les journalistes sont menacés de mort. Ils ne peuvent se rendre sur le terrain pour vérifier.

Le piège

Faut-il alors s'interdire de parler de ces contenus ? "Les vidéos ne sont divulguées que pour être reprises. Elles placent le journaliste face à un dilemme. Il ne peut pas ne pas informer. Rendre compte, c'est sa mission. Mais il ne peut pas non plus se faire piéger et devenir l'attaché de presse" de groupes terroristes, analyse Francis Balle, professeur de sciences politiques (2). En somme, "on pousse à l'extrême une situation que les journalistes vivent quotidiennement. Ceux qui ont quelque chose à faire valoir font de la communication. Aux journalistes de résister aux pressions, de ne pas être de simples courroies de transmission. Le journaliste est pris entre sa conviction et sa responsabilité. Est-ce qu'il faut tout dire ou faire preuve de responsabilité, c'est-à-dire envisager les conséquences de ce que l'on dit ?" Un choix au cas par cas d'autant plus difficile à faire que l'information en continu laisse peu de temps pour prendre une décision.

"C'est un piège fait à la démocratie. L'équation est compliquée. Il y a une contradiction dans le fait même de rendre compte de ce type d'événements, au risque d'entretenir le terrorisme", juge Hervé Brusini. De plus, nous sommes "dépassés par le flux numérique" : impossible d'endiguer la diffusion de cette propagande. Ne pas en parler ne ferait que nourrir les soupçons d'entente. "Avant, on pouvait censurer l'image dommageable, mais c'est fini. A l'asymétrie de la guerre répond l'asymétrie de la mise en ligne", poursuit le journaliste.

Abdelasiem El Difraoui porte un jugement très sévère sur le traitement médiatique de la propagande jihadiste. Pour lui, les médias occidentaux sont "complètement pris au piège de cette propagande. On réagit à chaque nouvelle menace, chaque vidéo. On relaie, mais on ne contextualise pas". Par exemple, les médias parlent de la vidéo des shebabs menaçant des centres commerciaux, mais "ils n'expliquent pas le problème géostratégique de la Corne de l'Afrique ou encore que les shebabs sont en perte de vitesse et qu'ils cherchent à exister". Il va plus loin, décrivant une "coalition d'intérêts : le spectaculaire donne de l'audimat".

Quelles parades ?

Comme Abdelasiem El Difraoui, Riad Muasses appelle à "des analyses plus poussées. Il faut que l'Occidental comprenne ce qui se passe dans ces pays, pour ne pas stéréotyper". Davantage d'analyse des contenus pour déjouer la propagande ? Francis Balle ne pense pas que cela soit suffisant. "On ne reçoit jamais d'un message que ce que l'on veut en retenir. (...) D'autant plus dans une situation de traumatisme, de fragilité, d'inquiétude", comme celle que traverse la France de l'après-Charlie Hebdo.

Que faire alors ? Dans un post de blog, la directrice de l'information de l'AFP, Michèle Léridon, déclinait un certain nombre de règles édictées par l'agence : "Un : toujours bien identifier la source des images, et expliquer qu’elles nous sont parvenues dans un contexte très particulier. Deux : ne pas entrer dans le jeu de la mise en scène. C’est la raison pour laquelle, contrairement à d’autres, l’AFP n’a diffusé aucune des vidéos des décapitations d’otages. Nous avons publié un très petit nombre d’images fixes extraites de ces vidéos en essayant de faire en sorte qu’elles soient le moins dégradantes possible."

Francis Balle reste dubitatif : "Les situations ne sont jamais les mêmes. Il est facile de faire des chartes, des déclarations d'intention, de donner des conseils, mais le journaliste est toujours devant une situation inédite par définition."

(1) Auteur d'Al-Qaeda par l’image, la prophétie du martyre, et de Carnets égyptiens (PUF).

(2) Auteur de Les médias (Que sais-je ?, éd. PUF)

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