Les combattants en pantoufles du "cyberjihad"

Derrière leur écran, ils relaient la propagande d'Al-Qaïda. Les sites et les vidéos des islamistes radicaux, consultés par Mohamed Merah, ont-ils pu influencer son parcours ?

Capture d\'écran d\'une vidéo dans laquelle un taliban menace l\'Allemagne, diffusée en 2009 sur un site jihadiste.
Capture d'écran d'une vidéo dans laquelle un taliban menace l'Allemagne, diffusée en 2009 sur un site jihadiste. (INTELCENTER / MAXPPP)

AFFAIRE MERAH - Juin 2010 à Toulouse. La mère d’un ado de 15 ans alerte la police. Un jeune homme a essayé d’embrigader son fils, dit-elle. "Il lui a imposé de regarder des vidéos d'Al-Qaïda", raconte-t-elle au Télégramme. Le jeune homme incriminé est furieux de ce dépôt de plainte, il se présente au logement de la mère, la menace de mort, la frappe et lui lance : "je suis un moudjahidin". C'est Mohamed Merah.

22 mars 2012. Près de deux ans plus tard, le corps de Mohamed Merah est encore tiède. Il a été abattu, deux heures plus tôt. Nicolas Sarkozy annonce : "Désormais, toute personne qui consultera de manière habituelle des sites internet qui font l'apologie du terrorisme ou qui appellent à la haine et à la violence sera punie pénalement." La veille, le procureur de Paris a affirmé que ces dernières années, Merah pouvait visionner durant plusieurs heures "des scènes de décapitations" sur internet.

3 juillet 2012. La campagne présidentielle et Mohamed Merah ne sont plus sous les feux de l'actualité. Le parquet de Paris annonce que l'administrateur d'un site islamiste soupçonné d'avoir facilité le recrutement de candidats au jihad a été interpellé à Paris. La nouvelle est modérément relayée.

Un gros site jihadiste administré depuis Toulon

Pourtant, ce Tunisien né en 1977 et domicilié à Toulon serait un gros poisson dans son domaine. Il est soupçonné d’avoir été l’administrateur de Shomoukh Al-Islam ("fierté de l'islam"). Un nom bien connu des spécialistes. C’est l’un des plus gros sites jihadistes du monde, hébergé en Indonésie, mais administré depuis Toulon, selon les enquêteurs. On y parle d'attentats contre des troupes françaises, on y trouve des photos d'un kamikaze à Stockholm, ou une vidéo de jihadistes en Irak menaçant les Etats-Unis.

Et ce, sans quitter la France. L'administrateur du site, un peintre en bâtiment de 34 ans, père de deux enfants, est soupçonné d’avoir entretenu des liens avec Al-Qaïda et Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Il aurait transmis des renseignements sur "la confection d'engins explosifs, sur l'infiltration d'agents gouvernementaux dans leurs rangs ou encore sur le déplacement de ministres étrangers pouvant leur servir de cibles". Le parquet parle encore de "recrutement" et de "collecte de fonds" pour l'achat d'armes.

Les vidéos de décapitations consultées par Mohamed Merah, comme les informations relayées par Shomoukh Al-Islam, relèvent du même univers. Le jihad médiatique, encore appelé cyberjihad, jihad online, voire jihad 2.0. Soit "l'ensemble des échanges, des forums, des communications, des productions qui sont mises en ligne sur internet, qui font référence à la mouvance jihadiste", indique Dominique Thomas expert, de la question et chercheur associé à l'Institut d’études de l’islam et des sociétés du monde musulman (IISMM) de l’EHESS, à Paris.

La guerre en Irak a servi de catalyseur

A la fin des années 1990 et au début des années 2000, les groupes jihadistes commencent à relayer leurs actions sur le web. Pas besoin d’imprimer des brochures à la diffusion restreinte. Pas besoin encore de monter une ruineuse chaîne de télévision pour relayer ses images. Pas besoin enfin d’envoyer une cassette vidéo à Al Jazeera, qui risque de tronquer le message. Sur un forum ou un site internet, on peut contrôler le contenu, ça ne coûte pas cher, il n’est pas nécessaire d'être nombreux et on peut brouiller les pistes en administrant un site hébergé en Indonésie depuis Toulon.

"Pour exister, cela ne suffit pas d'être sur le terrain", remarque Dominique Thomas. Pour ces"cyberjihadistes", considérés comme des moudjahidins à part entière, “filmer, informer, montrer les attaques que l'on mène, les succès face aux ennemis, ça fait partie de la communication de la guerre. Dans chaque armée, on vous apprend la communication, c’est un élément important. Quand on a des groupes comme Ansar Dine qui détruisent des mausolées à Tombouctou [Mali], c’est de la communication."

Selon le juge d'instruction du pôle antiterroriste Marc Trevidic, interrogé par le journaliste d'Owni Pierre Alonso (qui a consacré de nombreux articles au sujet) : "Le nombre de sites a explosé après la guerre en Irak. L'utilisation d'internet s'est codifiée. Le Global Islamic Media Front est chargé de contrôler et d’authentifier le contenu diffusé sur les sites avec le label d’Al-Qaïda. Mais la vivacité des sites dépend du contenu qui arrive du terrain. La concurrence entre les sites crée de l’émulation. C'est la loi de la concurrence ! De cette émulation naît de la radicalité. Les sites apparaissent, se multiplient avec le conflit irakien et deviennent de plus en plus radicaux dans la propagande qu’ils diffusent."

"Attention ! Nous sommes surveillés par la DCRI"

Le jihad médiatique peut se retrouver sur Twitter, comme le signale encore Owni. Certaines publications comme le défunt magazine online Inspire, produit par Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa), sont plutôt léchées. On peut y lire une déclaration de Nicolas Sarkozy sur la burqa, des compte-rendus de combats engagés contre l'armée yéménite ou encore l'autoportrait d'un commandant d'Al-Qaïda, sur fond d'images violentes d'enfants tués, d'avions de chasse et d'armes.

Selon Dominique Thomas, ces sites permettent "surtout d’informer". Ils peuvent susciter des vocations, mais ne recrutent pas directement. Ainsi, "il peut y avoir des consignes, sur comment mener le jihad, comment opérer en territoire ennemi, savoir se préparer au jihad", mais le web n'est pas suffisamment sûr et l’interlocuteur pourrait parfaitement être un agent...

Ainsi, un forum, qui consacre notamment un article sur les différents types de jihad et sur ce qu'il est permis de faire au combat, alerte les utilisateurs sur de récentes "arrestations de frères et sœurs" et prévient  "que des agents de la DCRI [le service de renseignement du ministère de l'Intérieur] viennent régulièrement sur le forum pour nous surveiller et lire ce qu'on poste". Il affirme ne pas faire de "propagande jihadiste" et en aucun cas inciter "un quelconque membre à aller dans un quelconque endroit" :  "Je vous mets en garde, mes frères et sœurs ! Soyez prudent ! Soyez prudent ! Faites attention à ce que vous écrivez et ne donnez pas une occasion aux agents de la DCRI de venir vous arrêter chez vous un beau matin."

Une double page du défunt magazine en ligne Inspire, attribué à Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa).
Une double page du défunt magazine en ligne Inspire, attribué à Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa). (INSPIRE / CAPTURE FTVI)

Combien de ces sites sont rédigés en français ? Ils se comptent "sur les doigts d’une main", dit Dominique Thomas, surtout après l’affaire Merah, qui a conduit à une pression accrue des autorités. Mais à l’échelle internationale "nous ne sommes plus capables de comptabiliser les chiffres", ajoute Marc Knobel, historien, auteur du livre L’Internet de la haine.

Un élément central pour la propagande d'Al-Qaïda

"Internet est devenu aujourd’hui, pour les islamistes, l’élément central pour diffuser de la propagande et attirer les jeunes", affirme-t-il. Les jihadistes présentent "l’islam comme assiégé par les Européens, les démocraties occidentales, Israël, avec une vision paranoïaque du monde. On appelle alors à se battre pour libérer l’islam." Certains misent encore sur "l'idée de rachat", le jihad devient "un moyen de sauver son âme" quand d’autres évoquent "un combat juste, de foi, (...) face à la 'mécréance'."

Cette sphère est d’autant plus difficile à surveiller que les usages évoluent. La multiplication des pages sur les réseaux sociaux permet de brouiller les pistes. En France, officiellement, c’est l’OCLCTIC (Office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies de l’information et de la communication), avec soixante enquêteurs - gendarmes et policiers -, qui est chargée de surveiller les cyberjihadistes. Ensuite, "chaque service dispose certainement de services spécialisés", note Dominique Thomas.

Ces agents spécialisés sont-ils assez nombreux ? Lors du siège de son appartement, Merah raillait le policier de la DCRI chargé de son suivi : "Sache que si vous aurez (sic) été un peu plus malins, vous aurez appelé des cyberpoliciers là, (...) vous aurez regardé depuis où j'ai envoyé mes mails [le Pakistan]. J'ai fait beaucoup d'erreurs, parce que moi je comptais pas rentrer et je pensais vraiment que j'allais me faire arrêter à cause de ces e-mails, de beaucoup d’erreurs que j’ai faites, et c’est pour ça [que] j’ai vite trouvé des armes et vite attaqué."