Explosions à Beyrouth : "On a vu des files d'attente de personnes qui saignaient" devant les hôpitaux "déjà pleins à cause du Covid-19", selon un journaliste sur place

Arthur Sarradin, journaliste indépendant, vit à Beyrouth au Liban depuis un an. Il a raconté à franceinfo comment la ville a vécu les dernières heures depuis les deux explosions. 

Des hommes et les secours évacuent un blessé après les explosions à Beyrouth, le 4 août 2020. 
Des hommes et les secours évacuent un blessé après les explosions à Beyrouth, le 4 août 2020.  (ANWAR AMRO / AFP)

Beyrouth a été ébranlée mardi 4 août par deux explosions au niveau du port, faisant plus de 100 morts selon la Croix-Rouge libanaise. "Ça paraît tellement incroyable, on a l'impression que le Liban, qui était déjà un homme à terre, vient de reprendre un nouveau coup", a réagi mercredi sur franceinfo le journaliste et réalisateur indépendant Arthur Sarradin, qui habite Beyrouth depuis un an. Il s'est rendu dans des hôpitaux "très vite saturés et déjà pleins à cause du Covid-19", où il décrit "des files d'attente de personnes qui saignaient, des enfants, des personnes âgées qui attendaient des soins". Il a indiqué par ailleurs que l'une des autres questions qui "inquiètent les Libanais", est celle de la reconstruction. 

franceinfo : Comment se réveillent les Libanais ce matin ?

Arthur Sarradin : Endeuillés par les morts, choqués par les événements que beaucoup ont encore du mal à réaliser. Ça paraît tellement incroyable, on a l'impression que le Liban, qui était déjà un homme à terre, vient de reprendre un nouveau coup. Toutes les fenêtres sont brisées, beaucoup de magasins ont été détruits par la déflagration, beaucoup de personnes continuent de nettoyer les déchets dans les rues. Le paysage qu'on a aujourd'hui, c'est un paysage qui ressemble pour beaucoup à un paysage de guerre, à un paysage dévasté. On est très peu à avoir vu l'explosion, on a d'abord ressenti la déflagration. On a vu une épaisse fumée orange qui s'élevait du port et qui commençait à couvrir le ciel de Beyrouth, ensuite on a vu les dégâts qui ont été provoqués sur des kilomètres à la ronde. Mais surtout, la première chose qu'on a vu, ce sont les blessés.

Vous vous êtes rendu dans des hôpitaux hier ?

Oui, très rapidement les hôpitaux ont été très vite saturés. Entre 2 500 et 3 500 blessés ont dû se diriger vers des hôpitaux qui étaient déjà pleins à cause du Covid-19. On a vu des files d'attente de personnes qui saignaient, des enfants, des personnes âgées qui attendaient des soins. C'étaient des scènes très impressionnantes, des scènes très difficiles que l'on pouvait voir près des hôpitaux. C'était aussi très difficile de prendre tout le monde en charge au même moment. Le personnel soignant de Beyrouth parle de scènes de guerre. Le Liban a connu des épisodes meurtriers donc le personnel soignant sait de quoi il parle quand il décrit ces scènes. Ces explosions ravivent trois types de mémoires. Elles ravivent la mort du Premier ministre Rafiq Hariri qui avait été tué dans un attentat qui avait provoqué une immense explosion qui avait retenti dans tout Beyrouth. Ça rappelle aussi le souvenir de la guerre, quand l'information ne circulait pas encore beaucoup de gens parlaient d'attaque israélienne. L'un des derniers événements qui commencent à sortir au lendemain de la catastrophe, c'est le mois qui avait précédé la révolution d'octobre 2019. Il y avait eu des incendies provoquées par un certain nombre de négligences, d'accumulations de faits de corruption qui n'avaient pas permis au gouvernement d'éteindre ces immenses feux. Aujourd'hui, tout cela va peut-être résonner avec les événements, notamment dans la question de la responsabilité du gouvernement, son incapacité à gérer la crise et sur sa possible culpabilité dans cet événement. Car la question aujourd'hui, c'est de savoir pourquoi tous ces produits chimiques sont restés autant d'années dans un port en centre-ville près des habitations.

Le Liban était déjà durement frappé économiquement parlant avant ces explosions. Le pays peut-il s'en remettre ?

C'est la grande question qui inquiète aujourd'hui les Libanais. Le Liban touchait déjà le fond du gouffre avant cet événement. Il n'y a plus de devise dans le pays, il n'y a plus de travail, plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté. Comment le Liban va s'en sortir ? Comment va-t-il payer les dégâts ? Et surtout, qui va aider le Liban ? Dans le pays, tout le monde appelle à l'aide, mais déjà depuis des mois, pour recevoir une aide internationale notamment du FMI. Je pense que les Libanais ont envie que l'argent arrive dans leur poche et pas dans celle des politiciens. Ce qui est souvent le problème au Liban, et ce qui va être à mon avis la principale source d'inquiétude dans les projets de reconstruction qui vont avoir lieu après cette crise, c'est qui va gérer la crise, comment elle va être gérer et avec quel argent ? Les Libanais en appellent à l'aide internationale. Il n'y a plus d'argent dans le pays, la diaspora a suffisamment fait d'effort pour subvenir aux besoins des familles restées au Liban face à la chute vertigineuse du dollar, maintenant il va falloir que les Etats amis du Liban payent pour éviter au Liban de sombrer.