Vidéo Attaque du Hamas contre Israël : "Qu'est-ce qu'ils ont fait, les Juifs, pour qu'il y ait ce manque de solidarité ?", dénonce Joann Sfar

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Article rédigé par Elodie Suigo
Radio France
Auteur de la BD "Le Chat du rabbin" et réalisateur, Joann Sfar balance entre émotion et colère froide. Il réagit dans un entretien accordé à franceinfo à l'attaque du Hamas contre Israël, et déplore le "silence terrible" de ceux dont il dit partager les combats.

Il est bouleversé par l'attaque du Hamas contre Israël, et déplore "les silences et les lâchetés des jours qui viennent de s'écouler". Joann Sfar, auteur de BD, romancier et réalisateur, s'interroge sur l'absence "des grandes voix françaises, des grands généreux qui sont pour toutes les grandes causes" et sur la difficulté pour certains, à gauche et ailleurs, de qualifier cette attaque de "terroriste". Il se confie à franceinfo, mardi 10 octobre.

franceinfo : Le moment est plus que tragique. On n'a pas les mots, on n'a plus les mots devant des images qui sont plus que choquantes. Comment réagissez-vous à ce qui est en train de se passer en Israël ?

Johann Sfar : Vous savez, je suis quelqu'un de très lâche. Je parle rarement d'Israël parce qu'à chaque fois que j'en parle, je sais ce que je vais prendre sur les réseaux sociaux comme menaces, comme insultes. Le problème, c'est que ça fait trente ans que, par lâcheté, on a laissé raconter le Proche-Orient par des gens qui avaient un agenda politique. Dès que je parle d'Israël, on me reproche d'avoir une double allégeance, comme si je faisais partie de deux pays à la fois. Je suis donc obligé de dire que je suis un Juif de nationalité française avant tout. Mon grand-père a été nationalisé français pour services rendus à la patrie parce qu'il était les armes à la main ; ma famille paternelle, ce sont des Juifs d'Algérie français qui sont arrivés en métropole en 1957 ; une partie de ma famille paternelle est partie vivre en Israël, donc tous mes cousins sont Israéliens ; je travaille en Israël pour la télévision et le cinéma, j'ai des projets de fiction là-bas, donc j'y vais beaucoup. Et les jeunes gens qui ont envie d'aider la Palestine, qui rêvent d'un Etat palestinien ne se rendent pas compte que le plus grand ennemi de cet État, c'est le Hamas.

Jusqu'à il y a dix jours en Israël, les Israéliens de gauche, dont je fais partie, passaient une nuit par semaine à manifester contre Netanyahou pour mille raisons et, entre autres, son traitement des Palestiniens. Il est évident que dès que les massacres ont commencé, l'unité s'est faite tout simplement pour une question de survie. Et je regrette que notre jeunesse connaisse aussi peu le Proche-Orient, son histoire, qu'elle ignore ce que c'est que ces territoires, ce que sont Israël et la Palestine. C'est l'empire turc, c'est le protectorat anglais et ce sont les Anglais en 1917, par la déclaration Balfour, qui ont promis la même terre aux Juifs et aux Arabes. Et on se débat depuis dans ce que le condominium anglais nous a laissé. Et dans ce domaine-là, plutôt que d'appeler à la haine, plutôt que d'appeler au sang, connaître l'histoire, connaître l'humain, parler aux gens qui sont là-bas, dire ce que personne n'ose dire. Dans les communications anglophones palestiniennes, on voit très bien qu'à Gaza, tout le monde a été surpris et tétanisé par l'attaque du Hamas parce que personne ne l'attendait. Elle a été téléguidée par l'argent iranien, par les chefs du Hamas qui sont tranquillement au Qatar et qui ne risquent rien du tout. Et derrière ça, il n'est question ni de Palestine ni d'Israël. Il est question du régime des mollahs qui essaye de ne pas disparaître et qui veut entraîner la région entière derrière elle dans le sang.

Ceux qui dirigent le Hamas aujourd'hui sont d'une génération qui n'a pas connu la fondation et la création de l'Etat israélien.

Quand le Hamas est arrivé au pouvoir à Gaza, leur première action a été d'abattre 120 ou 150 dirigeants du Fatah, dont des dirigeants de l'Autorité palestinienne. Le Hamas, c'est un État islamique où on jette les homosexuels des toits, où les opposants ou les alliés d'Israël sont tués et traînés derrière des motos. C'est de ça qu'il est question. Le but du Hamas, il est avoué, c'est l'extermination de tous les Juifs du Proche-Orient. Et d'ailleurs, peut-être, hors d'Israël aussi, puisqu'il paraît que les Juifs d'ailleurs sont aussi des cibles. Face à ce programme, les Israéliens se bornent à dire : on veut survivre. Des gens le déplorent, mais Israël est une démocratie et en situation de survie. On oublie de dire qu'Israël est un pays qui a la taille des Alpes-Maritimes, qui peut être rayée de la carte en 24 heures. En situation de survie, oui, les citoyens vont avoir des réflexes sécuritaires, vont voter à droite, vont voter à l'extrême droite. Pas parce qu'ils sont anti-Arabes, pas parce qu'ils sont racistes, mais parce qu'ils ont peur de ne pas survivre. Il y a une autre chose qu'on ne dit pas, c'est qu'Israël est à près de 40% un pays arabophone. Près de 40% des citoyens israéliens sont ce qu'on appelle des Arabes israéliens. Ils sont présents à la Knesset, au Parlement d'Israël. Et, détail cocasse, lors de son précédent gouvernement, Benyamin Nétanyahou avait même fait une coalition avec les seuls élus islamiques israéliens. Donc je veux bien que ce soit une démocratie imparfaite, je veux bien qu'Israël ait des comportements parfois révoltants, mais ça reste une démocratie dans laquelle y compris les citoyens arabes ont droit au chapitre. Et vouloir une justice dans le Proche-Orient, ce n'est pas vouloir l'extermination des Juifs, comme on le voit depuis quelques jours.

Pourquoi, selon vous, certains ont-ils autant de mal à utiliser le mot terrorisme ?

Mais là, on est au-delà du terrorisme. Là, on est dans des massacres qui relèvent de ce qu'a été la Shoah par balles, des vieilles dames qu'on va chercher dans leurs lits, des jeunes filles qu'on viole et dont on exhibe le cadavre, des enfants juifs qu'on amène à Gaza et avec lesquels on joue devant une caméra. Là, on est dans un pogrom. Et on est dans quelque chose qui relève d'une haine du Juif qui dépasse même l'intérêt de la rue palestinienne. Le but, ce n'est pas de se libérer, le but, ce n'est pas d'avoir un Etat, le but, c'est de tuer tous les Juifs. Ce qui me fait honte, moi, c'est que depuis la France, nos influenceurs qui signent tous les jours pour toutes les grandes causes sont d'un silence terrible. Et dès que j'ai le malheur de parler d'Israël, on me dit : mais tu es insensible à la souffrance palestinienne.

"Manque de bol, et ça m'a beaucoup coûté, depuis trente ans, je fais partie de ces Juifs qui militent pour un État palestinien. Je suis un Juif de culture arabe. On se ressemble énormément. Je milite pour qu'un jour, on vive en paix. À cause du Hamas, la paix vient de reculer de 25, de 30 ans, et ça fera tache d'huile dans la région."

Johann Sfar

à franceinfo

Les silences et les lâchetés des jours qui viennent de s'écouler, ils se voient, ils s'entendent. Et je ne comprends pas, par exemple, les militantes féministes avec lesquelles je suis de tous leurs combats. Quand elles voient ces jeunes femmes à qui on a arraché leur bébé, ces filles qu'on a violées et dont on voit les pantalons ensanglantés ou dont on exhibe le cadavre sur des 4×4. Dans ce cas-là, si ça, ça ne vous fait pas réagir, arrêtez avec Auschwitz ! Arrêtez d'applaudir les dernières déportées qui restent ! C'est trop de bonne conscience d'aimer les Juifs en pyjama rayé ou à Auschwitz et de ne pas les aimer quand de temps en temps, ils voudraient qu'on ne les tue pas.

Moi, j'ai un mot à dire aux élus de gauche qui, aujourd'hui, s'aperçoivent que tout de même, ce que dit Mélenchon, ça ne va pas parce que ça s'apparente à de l'apologie du terrorisme. Dans ce cas-là, qu'est-ce que vous faites dans une alliance avec ce type-là ? Qu'est-ce que vous faites dans une alliance avec quelqu'un qui n'est pas capable de dire que le Hamas relève du terrorisme, relève du génocide ? Si ces mots ne peuvent pas sortir de leur bouche, qu'est ce que vous faites dans une alliance avec ces gens-là ? [Lundi 9 octobre], 20 000 personnes ont marché pour Israël, pas pour l'Etat d'Israël, elles ont marché contre le terrorisme, elles ont marché en disant : libérez les otages. À 99%, on était des Juifs. Les grandes voix françaises, les grands généreux qui sont pour toutes les grandes causes, ceux qui trient leurs déchets, et c'est très bien... Je ne les ai pas entendus. C'était triste. J'étais avec une vieille dame qui ressemble à ma grand-mère et elle me dit : "Tu as vu, il n'y a que des Juifs". Et au bout d'un moment, elle dit : "Regarde les gens, sur les balcons, ils ferment leurs fenêtres quand on passe, ils devraient nous applaudir aux fenêtres." Qu'est-ce qu'il y avait sur les slogans ? Il n'y avait pas de slogans guerriers, il n'y avait pas de slogans contre les Palestiniens. Il y avait marqué : "Libérez les otages", "Solidarité contre le terrorisme".

Qu'est-ce qu'ils ont fait, les Juifs, pour qu'il y ait ce manque de solidarité et singulièrement dans la jeunesse ? Je ne sais pas ce qu'on leur a fait dans le cerveau pour qu'ils ne soient pas capables de voir que ça, ce n'est pas acceptable. Et dire à des Juifs qui, depuis 30 ans se battent pour la cause palestinienne qu'ils sont insensibles au sort des Palestiniens, c'est faux ! Et mettre sur le même plan toutes les horreurs ! Quand un humain subit quelque chose, on doit ouvrir ses yeux, on doit être solidaires. Et plutôt que de sortir des slogans, on doit aller voir la réalité du conflit. Peut-être que c'est un conflit inextricable, peut-être que c'est difficile, mais je préfère avoir une réalité difficile plutôt que d'aller hurler aux gentils et aux méchants, comme font des gens sur les réseaux sociaux.

La vraie question, c'est effectivement comment en sortir ? On a des personnes qui vivent sur des terres, d'autres qui se sentent chassées de ces terres-là. On a l'impression que c'est effectivement inextricable.

J'ai honte de réveiller la Bible, mais il y a certains passages bibliques sur l'Exode où on dit que certaines générations doivent laisser place à d'autres. Le préalable à toute paix, c'est la confiance. On voit très bien que dans les deux camps – et là, pour le coup, c'est le seul domaine où j'envoie les deux camps dos à dos –, à chaque fois que le camp de la paix a essayé de faire un pas en avant, le camp de la guerre a commis un massacre ou a commis une injustice pour qu'on en reprenne pour dix ans, comme quand Rabin a été assassiné. Les gens ont hérité du pays où ils se trouvent, ils n'ont pas décidé parfois de vivre là et héritent d'un conflit qui les dépasse. Et les aspirations individuelles, c'est de vivre en paix, d'avoir des enfants, d'avoir une maison, d'être tranquille. Pour advenir à ça, il faut une confiance qui n'existe pas. Il faut une confiance que le Hamas veut détruire.

"Si les gens ne sont pas capables d'entendre qu'on peut être à la fois opposé à la politique de Netanyahou, opposé à un colonialisme agressif, qu'on peut être à la fois favorable à un bonheur pour chacun, même si ça paraît illusoire, et opposé au terrorisme, et opposé aux massacres, alors dans ce cas-là, on s'est endurci le cœur, comme dit la Bible."

Johann Sfar

à franceinfo

Ces événements surviennent alors que sort le 12e tome du Chat du rabbin, "Les Naufragés de la mer Noire". Comment gère-t-on cette impuissance en tant qu'artiste ?

Dans mon cas, très bien, parce que j'ai toujours su que je ne servais à rien. Donc je ne suis pas déçu ! Je n'attends rien de l'espèce humaine. Je sais que ce que je raconte ne peut rien faire. Donc moi, je fais des livres pour me faire plaisir et pour faire plaisir à la vieille dame juive que j'ai vue hier. Mais je fais des livres sur des trucs absurdes. Là, je fais mon Chat du rabbin sur ce qu'on a appelé les mutins de la mer Noire, c'est-à-dire ces soldats qu'on a foutu dans des bateaux pour aller faire la guerre à la Russie en 1918 pour récupérer l'argent russe et qui ont chanté l'Internationale, qui ont levé le drapeau rouge et qui ont fait échec à leur propre armée. Ce que j'essaye de raconter dans tous mes livres, c'est la complexité. Par exemple, je peux avoir une affection profonde pour le Parti communiste français quand on voit qu'il a été fondé dans des épisodes comme celui de ces révoltés de la mer Noire. Le Parti communiste français est né comme ça, pour défendre des Maghrébins, pour défendre des Juifs, pour défendre des matelots. Et je peux aussi avoir un regard critique quand je vois la coalition qu'a eue le Parti communiste français, à un autre moment de son histoire. Avoir un regard complexe, avoir un regard critique, ne pas avoir peur de perdre des followers, ne pas avoir peur de se faire insulter sur Instagram pour dire ce qu'on pense quand on se lève le matin : comme ça, on pourra peut-être se regarder un peu mieux dans le miroir, c'est tout. Moi, j'ai peur des caricatures qu'on a partout. Moi, finalement, par mes racines algériennes, je suis de culture arabe, j'ai grandi avec des arabophones, j'ai grandi avec la cuisine, la nourriture, c'est une culture qui vaut bien mieux que ça et qui souffre de ça. Et je vais vous dire une chose qui m'a énormément touchée. Les seuls qui m'ont écrit de longues lettres par rapport à ce qui se passe en Israël en ce moment, ce sont des amis iraniens. On est tous otages d'un fanatisme religieux qui nous entraîne tous dans le sang. Et il faut beaucoup de courage pour avoir de la nuance, pour avoir de l'humanité, pour ne pas sombrer dans les anathèmes. Ce courage, les politiques, beaucoup, ne l'ont pas. Et parmi les influenceurs, c'est une honte nationale. 

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