Grand entretien Printemps arabes : dix ans après, que reste-t-il de "l'esprit de la révolte" ?

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Propos recueillis par - Elise Lambert
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En 2011, plusieurs pays arabes ont vécu une révolution qui a abouti à la chute de leur dirigeant. (ED GILES/CORBIS/PHILIPPE TURPIN/GETTY IMAGES/ELLEN LOZON/FRANCEINFO)

Leyla Dakhli, historienne spécialiste du monde arabe, analyse les soulèvements historiques de 2011. Pour elle, il s'agit moins d'examiner ces mouvements en termes de succès ou d'échec, mais d'observer ce qu'ils ont transformé au niveau collectif et individuel.

"Le peuple a fait tomber le régime !" Il y a dix ans, le 11 février 2011, une foule en liesse réunie place Tahrir, au Caire (Egypte), explose de joie à l'annonce de la démission du président Hosni Moubarak. En seulement dix-huit jours, des milliers d'Egyptiens ont réussi à faire tomber le dictateur au pouvoir depuis 1981. Un mois plus tôt, les Tunisiens furent les premiers à descendre dans la rue pour demander "pain, liberté, dignité" et le départ de leur président, Zine el-Abidine Ben Ali, indétrônable depuis 1987.

En quelques jours, ces mouvements de protestation se sont répandus en Syrie, en Libye, au Yémen, en Jordanie ou au Bahreïn. Certains ont obtenu le départ de leur dirigeant, d'autres ont connu des revers sanglants, s'enlisant dans des régimes autoritaires ou des guerres qui n'ont toujours pas connu d'issue. Dans son ouvrage L'esprit de la révolte (Seuil, 2020), coécrit avec dix chercheurs, l'historienne Leyla Dakhli, spécialiste du monde arabe contemporain, recontextualise ces révoltes et analyse la trajectoire prise par chaque pays. 

Franceinfo : Peut-on déterminer des revendications communes dans ces soulèvements ?

Leyla Dakhli : Il y a un certain nombre de choses que l'on retrouve dans chacune des révoltes du monde arabe, même si elles prennent des formes différentes : le contexte politique autoritaire, l'absence de libertés, la demande de justice sociale, les inégalités d'accès aux postes, aux richesses, aux ressources, la corruption des dirigeants et le clientélisme.

Mais ces revendications étaient déjà là bien avant. En 2008, il y a eu le mouvement du bassin minier de Gafsa, en Tunisie. Dans cette région frappée par la pauvreté et le chômage, les habitants ont dénoncé l'embauche de personnes proches du pouvoir dans les mines, puis les revendications se sont élargies à la corruption, au coût de la vie, à la justice sociale. Un an plus tôt, dans les usines de textile d'El-Mahalla el-Kubra, en Egypte, des ouvriers ont fait grève pour dénoncer leurs conditions de travail. En 2010, la mort du jeune Khaled Saïd en Egypte, après son arrestation par la police, a déclenché de multiples mobilisations contre la dictature policière de Moubarak.

Des manifestants rassemblés au Caire portent, le 6 juin 2013, une affiche représentant Khaled Saïd, mort lors d'une interpellation par la police en 2010. (KHALED DESOUKI / AFP)

La contestation passait aussi par des formes moins visibles que les grèves ou les manifestations, comme l'émigration, l'humour, les confrontations fréquentes entre les clubs de supporters et la police. La volonté de sortir de l'enfermement et des blocages sociaux s'expriment de multiples manières. 

Si on prête attention à ces manifestations plus discrètes du mécontentement, elles sont en réalité omniprésentes au Maghreb comme au Moyen-Orient.

Leyla Dakhli

à franceinfo

Ces Etats sont pour la plupart indépendants depuis les années 1950. Dans votre ouvrage, vous dites que "l'effondrement du pacte post-colonial" explique en partie les révoltes de 2011.

Après leur indépendance, la Tunisie, la Syrie, l'Egypte et l'Algérie se sont construites sur un consensus avec leur population qui était de garantir la production de richesse propre, l'indépendance vis-à-vis de l'ancien colonisateur et une promesse d'émancipation. Cet objectif s'est fait dans un premier temps sous une inspiration à la fois socialisante, nationaliste et paternaliste. Des dirigeants comme Nasser en Egypte, Bourguiba en Tunisie, ou le parti Baas en Syrie, ont pu mettre en place des politiques de redistribution des terres (via des réformes agraires), une économie planifiée et un système de coopératives. 

Mais ce modèle a tenu un temps puis s'est effondré avec le tournant libéral des années 1970. Les Etats ont commencé à accepter les prescriptions de la Banque mondiale et du FMI et à mener une politique d'ajustement structurel qui a finalement remplacé une dépendance – le pouvoir colonial – par une autre : la dette extérieure. Ces institutions ont par exemple demandé de supprimer les caisses de compensation créées par ces Etats pour subventionner les produits de base (farine, lait, gaz...). C'est à ce moment qu'ont eu lieu des "émeutes du pain", en 1977 en Egypte, en 1981 au Maroc, en 1983-1984 en Tunisie...

Au même moment, grâce à cette libéralisation, toute une bourgeoisie, plus ou moins liée au pouvoir, est devenue de plus en plus riche et privilégiée. Elle a créé des cliniques privées, des écoles privées... Cela a conduit à une société à deux vitesses, qui est encore la norme aujourd'hui. Les nouveaux dirigeants qui sont alors arrivés au pouvoir ont mêlé autoritarisme et "économie d'ouverture". En Egypte, Hosni Moubarak a autorisé l'existence de quelques médias indépendants, tout en déployant une police d'Etat pour contrôler les libertés. En Syrie, Bachar al-Assad a développé les télécommunications, en installant à la tête de ces réseaux des membres de sa famille ou des proches. Tous ont développé une pratique du pouvoir oligarchique, qui ne cessera d'être contestée jusqu'en 2011.

En Tunisie, en Egypte, en Syrie, on a pu voir les mêmes slogans, les mêmes symboles brandis. Comment l'expliquer ?

Lors de la révolte en Tunisie, les manifestants ont souvent récité les vers du poème Volonté de vivre, du poète tunisien Abou el Kacem Chebbi : "Lorsqu'un jour le peuple veut vivre, le destin se doit de répondre". Cet hymne a circulé de mille façons différentes dans le pays – à l'oral, sur les pancartes, sur les murs – puis dans les autres pays, car il est très évocateur. Il ne vise pas directement le régime ou les dirigeants, mais il souligne l'idée de faire et d'être ensemble, si combattue dans les régimes autoritaires.

On a pu voir également des pains brandis en Tunisie, en Syrie. Ça ne voulait pas seulement dire "on a faim". Le pain incarnait le minimum vital dont on a besoin pour vivre dignement. C'est aussi autour du pain et de sa fabrication qu'on se rassemble, chez soi, dans la rue autour des boulangeries... Le régime de Bachar al-Assad a d'ailleurs spécifiquement attaqué les fours des villages pour réprimer sa population.

Des manifestants défilent contre le régime de Bachar al-Assad et portent des pains, à Banias, en Syrie, le 3 mai 2011. (AFP)

Sur la place Tahrir en Egypte, ou plus tard à Beyrouth et Alger en 2019, on a aussi pu voir des "brigades de nettoyage" se dépêcher de sortir les balais pour nettoyer les rues après une mobilisation. Cela paraît contre-intuitif de ne pas vouloir laisser de traces pour des révolutionnaires, mais ces gestes signifiaient la capacité à se prendre en charge, à assurer des missions de service public face au désengagement de l'Etat.

Les drapeaux nationaux ont aussi fait leur retour en masse partout. Ils étaient un symbole du "faire nation". Parfois les révolutionnaires ont repris un ancien drapeau, rejetant une version du symbole national qui avait été transformée par la dictature. C'est le cas en Libye comme en Syrie. Tous ces éléments peuvent constituer ce qu'on appelle "l'esprit de la révolte" de 2011. 

Quelle a été la place des réseaux sociaux ? 

Indéniablement, les réseaux sociaux ont donné forme aux révolutions : ils ont permis de diffuser l'information en temps réel, de rendre visible, d'en donner un écho international et, surtout, de casser la censure. Les images sur Facebook, les vidéos YouTube, les tweets, ont également permis d'alimenter les médias traditionnels comme Al Jazeera ou France 24 en témoignages de ce qu'il se passait. En tant qu'historienne, ce sont des archives très importantes pour comprendre ces révoltes.

Les réseaux sociaux ont mis en avant la figure de "médiactivistes", comme Waël Ghonim en Egypte [cyber-dissident égyptien], à l'origine de la page Facebook de soutien à Khaled Saïd, qui racontait la révolution. Mais ces journalistes citoyens étaient en retour ciblés par les autorités. Plusieurs régimes, comme ceux de Bachar al-Assad ou d'Hosni Moubarak, ont coupé internet pour bloquer les révoltes. 

"En Syrie, l'information est vite devenue un enjeu crucial entre, d'un côté, la diffusion d'images d'exactions du régime et des victimes par les opposants et, de l'autre, la propagande de l'Etat visant à contrôler tout ce qui se diffusait sur internet."

Leyla Dakhli

à franceinfo

En revanche, il ne faut pas surestimer le rôle des réseaux sociaux. Ils ont été des messagers, mais ils n'ont pas fait la révolution à eux seuls. Ce sont des personnes qui sont descendues dans les rues, se sont réunies, ont occupé des places et affronté les forces de l'ordre.

En 2011, une grande place est donnée à la figure du "diplômé-chômeur" dans les révoltes. Vous dites que, en réalité, les manifestants étaient beaucoup plus hétérogènes.

Il n'y avait pas dans la rue que des "diplômés-chômeurs". L'avantage de cette image, c'est qu'elle illustrait bien la frustration des révoltés entre leurs ambitions personnelles et l'absence de débouchés. L'étincelle de la révolte en Tunisie, l'immolation du marchand ambulant Mohamed Bouazizi, a mis en avant cette figure du "diplômé-chômeur", même si elle s'est révélée fausse par la suite [Mohammed Bouazizi n'avait pas fait d'études].

Des Egyptiens manifestent place Tahrir, au Caire, contre le régime d'Hosni Moubarak, le 30 janvier 2011. (MIGUEL MEDINA / AFP)

Au début, ce sont surtout des jeunes qui sont sortis, très vite rejoints par des femmes, des ouvriers, des employés, des bourgeois, des militants de partis politiques et des droits de l'homme, des syndicats. En Egypte, des collectifs qui s'étaient créés lors de précédentes luttes, comme le Mouvement du 6-avril, pour dénoncer les violences policières, sont également venus. Cela a pris une forme de "coalition du ras-le-bol", où chacun venait avec ses revendications.

"La notion de dignité était très présente lors des révoltes de 2011. Les gens n'ont pas simplement manifesté pour des raisons macro-économiques, il y avait une part très forte d'émotionnel, de ressenti. Le système tenait jusqu'à ce que la dignité soit bafouée."

Leyla Dakhli

à franceinfo

L'appui de ces organisations a donné de la force à la révolte et a permis de la faire durer. C'était le cas place Tahrir, où elles sont venues apporter à manger ou mettre en place des tentes.

Les femmes ont aussi largement pris part à ces révoltes, notamment pour y défendre leurs droits.

La lutte pour les droits des femmes a pris une place centrale dans les révolutions de 2011. Elle englobait plusieurs aspects : le droit de s'habiller comme on veut, d'être indépendante du père ou du mari, d'avoir accès à l'espace public, au marché de l'emploi, aux libertés sexuelles... Plusieurs femmes ont pris la parole durant ces journées : des étudiantes, des mères, des avocates, des féministes. Elles ont participé en ravitaillant les manifestants sur les places, en portant secours... Elles ont été très exposées à la violence des forces de l'ordre.

En Egypte, la vidéo de la "fille au soutien-gorge bleu" [une jeune femme déshabillée et traînée par les militaires au Caire] a démontré la répression particulière qu'exerçait les forces de l'ordre à l'encontre des femmes. 

Une manifestante anonyme, surnommée "Blue bra girl" ("la fille au soutien-gorge bleu"), est victime de la répression des forces de sécurité au Caire (Egypte), en 2011. (REUTERS)

Ces prises de position allaient à l'encontre de la façon dont les régimes autoritaires utilisaient la question des femmes pour apparaître plus tolérants. En Egypte, Suzanne Moubarak, l'épouse du président, tenait des discours sur la parité assez éloignés de la réalité. En Tunisie, il y avait tout un discours sur la femme tunisienne, censée incarner la modernité du régime face à ce qui était présenté comme l'obscurantisme des islamistes et des conservateurs. Or, cette valorisation se faisait sans grand lien avec les revendications des Tunisiennes. 

L'un des gros acquis des révoltes a été de rendre audibles les luttes pour les droits des femmes. Il ne s'agissait pas seulement d'obtenir des résultats, mais de faire en sorte que ces questions soient désormais légitimes dans les débats publics.

Leyla Dakhli

à franceinfo

En 2011, le prix Nobel de la paix a été remis à la Yéménite Tawakkol Karman, une militante féministe qui a participé à la révolte. En 2019, lors des révoltes au Liban, en Irak et au Soudan, le slogan "La révolution est femme" a été très présent.

En Tunisie, les premières élections libres après les révoltes ont conduit à l'élection des islamistes d'Ennahda. Certains observateurs occidentaux ont parlé d'"hiver islamiste". 

Aurait-il pu en être autrement ? Si on regarde les premières élections qui suivent la révolte en Tunisie, et qui visent à désigner les membres de la future assemblée constituante, peu de partis pouvaient présenter suffisamment de listes. Ennahda était déjà bien installé, il proposait une politique totalement différente de celle du régime de Ben Ali. Issu des Frères musulmans, le parti avait une grande emprise sociale. Ses membres faisaient de la charité, de l'aide aux populations, ils construisaient les écoles...

Certains avaient longtemps été réprimés par le régime. On leur prêtait une forme d'innocence, de droiture, même si aucune des revendications de la révolution ne collait au discours islamiste. Une fois au pouvoir, ils ont eu des pratiques assez peu démocratiques : ils n'ont pas réformé en profondeur le système, ils ont placé des gens proches d'eux et ont été très critiqués. 

"La grande réussite de la Tunisie est tout de même d'avoir réussi à réaliser un compromis entre des forces politiques opposées : des islamistes, des courants de gauche, de droite, des conservateurs, des progressistes..."

Leyla Dakhli

à franceinfo

Aujourd'hui, les rues de Tunis flambent une nouvelle fois parce que le peuple a aspiré à quelque chose de nouveau après la révolution, qui n'est pas encore arrivé. Mais la nouveauté, c'est que la critique est désormais possible.

En Egypte, le général al-Sissi a accédé au pouvoir par un coup d'Etat en 2013. Que dire aujourd'hui de ce pays, alors que certains qualifient la situation de "pire" que sous Moubarak ? 

Les Egyptiens ont été déçus de la gestion du pouvoir par Mohamed Morsi, membre des Frères musulmans, après la révolution. C'était le premier président élu démocratiquement mais ils ont eu des pratiques assez semblables à celles de Moubarak. En prenant le pouvoir, ils ont aussi endossé les pratiques autoritaires et clientélistes.

La place Tahrir en Egypte le 23 novembre 2020 (à gauche) et le 18 février 2011 (à droite). (KHALED DESOUKI / AFP)

Même s'il y a eu une révolution, le système de Moubarak était toujours en place dans l'administration. Les forces de l'ancien régime faisaient une course contre la montre pour reprendre le pouvoir. Les militaires ont profité de la colère et des manifestations contre Morsi pour se rallier au peuple, puis faire un coup d'Etat pour reprendre le pouvoir en 2013. Depuis, Al-Sissi réprime de manière impitoyable les opposants et les Frères musulmans.

Dix ans plus tard, peu de régimes sont tombés. Pourquoi les conflits et le chaos perdurent-ils en Syrie, au Yémen et en Libye ? 

Les révolutions ont secoué les sociétés. Elles continuent de produire des ondes de choc importantes. Les guerres les ont suivies, voire accompagnées. Les trois pays que vous mentionnez ici ont des situations très différentes. Leur seul point commun, c'est le fait que des puissances extérieures se sont mêlées de ce qui se déroulait sur leur sol, et ont imposé la loi des armes. En Syrie, la Russie a apporté son aide au régime de Bachar al-Assad. Au Yémen, l'Arabie saoudite a soutenu le régime face aux rebelles houthis.

Les populations civiles comme les rêves d'émancipation se sont retrouvés piégés dans cette brutalisation globale. Ces situations de violence favorisent le développement de milices et les réflexes d'auto-défense. Tout cela laisse une situation confuse qui peut renforcer les pouvoirs les plus autoritaires ou rendre des guerres civiles interminables.

Il est bien difficile aujourd'hui de savoir ce que l'avenir nous réserve, mais il est certain que cette décennie de violence laissera des traces. Ces révolutions ont fait entrer un espoir politique et démocratique dans le XXIe siècle. Elles ont constitué un épisode qui a pu montrer que l'on pouvait sortir du fatalisme, que l'espoir d'un changement était possible. 

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