Afghanistan : la résistance qui s'organise dans la vallée du Panshir "n'a pas de perspective de succès", selon un universitaire

Ahmad Massoud, le fils du commandant Massoud, a appelé les opposants aux talibans à le rejoindre pour former un mouvement de résistance. Mais un scénario comme entre 1996 et 2001, quand les troupes du commandant ont repoussé les offensives des talibans dans la région, est peu probable, selon Gilles Dorronsoro.

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Des jeunes afghans ont répondu à l'appel d'Ahmad Massoud, le fils du commandant Massoud, et ont rejoint les forces de sécurité afghanes luttant contre les talibans dans la vallée du Panshir. (AHMAD SAHEL ARMAN / AFP)

La résistance aux talibans, qui ont pris le pouvoir à Kaboul dimanche 15 août, et  qui s'organise dans la vallée du Panshir, en Afghanistan, "n'a pas de perspective de succès à moins de combats pendant 10, 15 ou 20 ans", a déclaré Gilles Dorronsoro, professeur de sciences politiques à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne et spécialiste du pays, jeudi 19 août sur franceinfo. L'ancien vice-président Amrullah Saleh et Ahmad Massoud, le fils du commandant Massoud assassiné en 2001 par Al-Qaïda, sont à la tête de cette résistance.

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franceinfo : Que représente la vallée du Panshir ?

Gilles Dorronsoro : C'est une vallée qui, ces dernières décennies, a été politiquement très importante. C'est la vallée où le commandant Massoud est né. C'est là où il a combattu. Il a résisté à des offensives soviétiques extrêmement importantes et de ce fait, c'est devenu un peu un mythe. Lorsque les talibans ont pris Kaboul en 1996, le Panshir est l'une des rares régions qui a pu résister aux talibans. Dans la géographie politique afghane, c'est un endroit extrêmement important.

Ahmad Massoud appelle à la résistance. Peut-on toutefois comparer le fils à son père ? Peut-il se passer en 2021 ce qu'il s'est passé en 1996 ?

La vraie différence, c'est qu'autrefois, le commandant Massoud avait le Panshir, mais il contrôlait aussi le Nord-Est, c'est à dire qu'il avait accès à un sanctuaire, au Tadjikistan voisin. Aujourd'hui, le Panshir est totalement encerclé par des forces talibanes qui sont des forces locales. Il n'y a donc pas d'espace stratégique.

"Le Panshir est un cul de sac, ce qu'il n'était pas il y a 20 ou 25 ans. Je crois donc que la situation est assez radicalement différente."

Gilles Dorronsoro, professeur de sciences politiques et spécialiste du pays

à franceinfo

L'autre aspect, c'est qu'à l'époque, il y avait un soutien international pour le commandant Massoud. Aujourd'hui, apparemment, il n'y a pas de soutien, ni des Chinois, ni des Indiens, ni des Occidentaux.

Dans une tribune dans le Washington Post, Ahmad Massoud réclame un soutien américain en armes et munitions pour ses milices. Peut-il l'obtenir ?

Tout dépend de la stratégie de Joe Biden. Aujourd'hui, l'Afghanistan voit une guerre civile de 40 ans se terminer. Donner des armes à Ahmad Massoud et à Amrullah Saleh, l'ancien vice-président avec qui il travaille en ce moment, c'est donc relancer une guerre civile en Afghanistan. C'est un pari politique qui me paraît dangereux. Pourquoi ? Parce que premièrement, il n'y a pas de perspective de succès à moins de combats pendant 10, 15 ou 20 ans. Deuxièmement, ça peut amener à une radicalisation des talibans et on sait que l'Afghanistan peut facilement devenir un endroit dangereux pour les pays occidentaux, notamment du fait de la présence d'Al-Qaïda, etc. Je crois aussi que ce calcul est dangereux pour la population afghane elle-même.

"Si on repart dans une logique de guerre civile, les gens qui vont souffrir en premier lieu sont les civils du Panshir, les civils qui vont être dans les opérations militaires."

Gilles Dorronsoro, professeur de sciences politiques et spécialiste de l'Afghanistan

à franceinfo

Il n'y a pas de soutien pour Ahmad Massoud et pour l'ancien vice-président Amrullah Saleh, en ce moment ?

Non, et il se peut d'ailleurs qu'au moins du point de vue d'Amrullah Saleh, l'essentiel, c'est de faire un show public, médiatique, avec l'idée de se poser en force légitime, en gouvernement légitime en exil, ou alors de participer aux négociations en cours entre les talibans et différentes forces politiques. On sait que les talibans ont eu des conversations avec l'ancien président de la République Hamid Karzai. Il se peut donc aussi que l'opération médiatique du Panshir soit simplement une façon de poser les bases d'une future négociation. On le saura dans les semaines qui viennent.

Peut-on imaginer un futur gouvernement avec cet ancien vice-président, Amrullah Saleh, voire Ahmad Massoud ?

Amrullah Saleh fait partie des élites politiques afghanes. Il a toujours été très anti-talibans, mais en même temps, on voit aujourd'hui que des personnalités qui s'étaient aussi positionnées comme opposées aux talibans sont en train de négocier, voire de se rallier. Donc, de ce point de vue-là, je pense que c'est possible. Le fait d'avoir le fils du commandant Massoud dans ce gouvernement serait difficilement acceptable pour les talibans. J'ajouterai aussi que les risques d'assassinat sont extrêmement forts contre une personnalité aussi symbolique que le fils du commandant Massoud.

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