Toto Riina : "Cette mort est symbolique, mais elle n'indique pas du tout la fin de la mafia"

Clotilde Champeyrache, maître de conférences en économie, spécialiste de la mafia, a commenté pour franceinfo vendredi la disparition de Toto Riina, parrain de la mafia sicilienne. Malgré sa mort, "la pieuvre est toujours à l'oeuvre" pour l'universitaire.

Toto Riina, le 8 mars 1993 à Palerme, en Italie. 
Toto Riina, le 8 mars 1993 à Palerme, en Italie.  (ALESSANDRO FUCARINI / AFP)
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Toto Riina, parrain des parrains de la mafia sicilienne, est mort emprisonné vendredi 17 novembre. Salvatore "Toto" Riina, qui avait eu 87 ans la veille, est décédé dans un hôpital de Parme, dans le nord de l'Italie. Surnommé la "Belva" (le fauve) et mesurant seulment 1,57m, il a fait régner la terreur pendant près de 20 ans en Sicile et au sein de Cosa Nostra, dont il avait pris le contrôle dans les années 70.

Toto Riina purgeait 26 peines de détention à vie. Il a été arrêté en 1993 et aurait commandité plus de 150 meurtres, dont ceux des juges Falcone et Borsellino, figures de la lutte anti-mafia en Italie en 1992. Il est mort sans avoir jamais exprimé le moindre regret. Clotilde Champeyrache, maître de conférences en économie à l’université Paris VIII, spécialiste de la mafia, a déclaré sur franceinfo : "Cette mort est symbolique, mais elle n'indique pas du tout la fin de la mafia."

franceinfo : Toto Riina est une partie de l'histoire de l'Italie. Est-ce une histoire qui dure, la "pieuvre" est-elle toujours à l'œuvre ?

Clotilde Champeyrache : La pieuvre est toujours à l'œuvre. Depuis que Riina est en prison, les affaires mafieuses continuent aussi bien dans l'illégal que dans le légal. Cette mort est symbolique, elle fait plaisir à certaines personnes mais elle n'indique pas du tout la fin de la mafia (...). C'est la disparition d'un représentant de la mafia qui fait des morts, qui est très visible et finalement, ce n'est pas forcément la mafia la plus forte qui soit. Par contre, on observe justement une mafia nettement plus discrète, qui assassine peu ou en tout cas pas des membres de la classe politique, pas trop d'entrepreneurs, mais qui infiltre directement des activités légales et qui, du coup, conditionne encore plus le territoire. C'est une façon de détourner l'attention et de conforter son pouvoir, un pouvoir qui devient accepté donc encore plus dangereux. C'est une construction d'une légitimité sociale, parce que c'est la mafia qui va fournir des emplois, qui va recruter, qui va créer de la richesse, même si en réalité, cette richesse n'est pas si énorme. Les entreprises mafieuses sont loin d'être extrêmement performante. C'est l'idée que le mafieux est celui qui permet d'obtenir une position dans la société. Il y a ce côté intermédiaire qui va faciliter les choses. La dimension d'intimidation existe parce que le racket est prélevé. On estime qu'à Palerme, 80 % des commerçants et entrepreneurs payent. Mais on est sans doute dans une phase où la mafia n'a plus besoin d'étaler la violence pour exister parce qu'elle a construit une légitimité. 

La mafia travaille sur ce que j'appelle "une rareté artificielle", c'est-à-dire qu'elle conditionne l'accès des gens aux ressources. Pour obtenir des biens, des marchandises, des postes, vous passez par la mafia, donc c'est à la mafia que vous exprimez de la gratitude.

Clotilde Champeyrache, maître de conférences en économie à l’université Paris VIII, spécialiste de la Mafia

à franceinfo

Comment au XXIe siècle, peut-on continuer à vivre dans un tel système ?

Parce que c'est un système qui a établi une souveraineté territoriale. C'est aussi la limite parfois d'une certaine façon : ce contrôle mafieux du territoire est limité en termes d'expansion. Ce n'est pas que sicilien, vous avez des systèmes similaires à Naples, en Calabre et même à l'étranger, avec les triades chinoises et les yakuzas japonais. Mais ce qu'on observe aussi, c'est une expansion avec des activités à l'étranger, mais qui ne sont pas de contrôle du territoire. La dimension territoriale reste, elle est fondamentale pour la mafia.

Riina faisait partie de ces mafieux qui profitaient de complicité politique. Les politiques italiens restent-ils complices aujourd'hui de ce fonctionnement ?

On ne sait pas exactement, et c'est aussi le drame de la disparition de Riina : il est parti sans parler. Depuis 2012, il y avait un procès sur les tractations entre la mafia et l'État italien. Là-dessus, Riina n'a jamais ouvert la bouche. Mais ce qu'on sait c'est qu'il y a sûrement eu des contacts. Pour certains, les assassinats de Falcone et Borsellino ont été commandités par l'État italien ou les services secrets. [Certains magistrats ont pris la relève de cette lutte anti-mafia], il y a toujours une direction nationale anti-mafia, Riina de sa prison avait appelé au meurtre de Nino di Matteo. Cet assassinat n'a pas eu lieu, mais c'est le magistrat le plus protégé d'Italie actuellement.