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Enquête Réseaux sociaux, visas pour l'Europe... Comment les passeurs attirent les candidats à l'émigration

Le 24 novembre, 27 migrants perdaient la vie dans la Manche en tentant de rejoindre l’Angleterre sur une embarcation de fortune. Le rôle des passeurs dans cette tragédie est déterminant. Comment opèrent-ils ? La Cellule investigation de Radio France a réussi à entrer en contact avec certains d’entre eux.

Article rédigé par franceinfo - Géraldine Hallot et Laetitia Cherel, cellule investigation de Radio France
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Certains passeurs ont recours aux réseaux sociaux pour vendre des visas à plusieurs milliers d’euros. (SAMEER AL-DOUMY / AFP)

Le Kurdistan irakien est une région autonome du nord de l’Irak. C’est de là d’où sont originaires plusieurs victimes du naufrage du 24 novembre dernier. C’est aussi là que se trouve le point de départ de plusieurs filières de passeurs. Pour les contacter, il suffit d’avoir un smartphone et l’application Facebook. Des groupes privés, rapidement identifiables, vous proposent de vous acheminer en Europe, comme le feraient des agences de voyage. Les noms de leurs pages internet sont évocateurs et sans ambiguïté : "Votre porte vers l'Europe" ou encore "L'émigration vous appelle". On y voit la tour Eiffel ou le drapeau britannique en photo de profil.

Pour approcher les gestionnaires de ces pages, la Cellule investigation de Radio France a créé un faux compte Facebook, au nom de Mohamed, 25 ans, originaire d'Erbil, la capitale du Kurdistan irakien. Nous avons ensuite eu recours à un traducteur, sur place. Il a rédigé nos messages et a passé des appels avec une carte SIM irakienne. Nous avons ainsi réussi à entrer en contact avec des passeurs.

La page du groupe Facebook "Votre porte vers l’Europe" (CAPTURE D'ECRAN)

7 500 euros pour un visa

Première étape : via la messagerie privée de Facebook (Messenger), nous avons contacté un rabatteur arabophone. Il se montre d’abord méfiant, exigeant des détails sur notre âge, notre lieu de résidence et notre projet de migration. Il demande ensuite à ce qu’on lui laisse un message vocal pour vérifier que nous sommes bien un jeune Kurde. Notre traducteur lui envoie un court message, expliquant qu’il souhaite se rendre en Grande-Bretagne pour rejoindre son cousin. Il reçoit alors cette réponse : "Bonjour mon frère. Pour le moment, pas de navire pour la Grande-Bretagne. Je peux t'aider pour aller en Italie, en Allemagne ou en Espagne. Où tu veux." Nous lui demandons par écrit "Pourquoi pas la Grande-Bretagne ?", il nous répond : "C'est trop surveillé en ce moment." Le rabatteur nous propose alors un visa pour l'Espagne à 7 500 euros.

Voici la retranscription de nos échanges :

"La Grande-Bretagne ce n’est pas possible, c’est trop surveillé, trop de police."
- "D’accord mon frère. Si je veux aller en Italie à partir d’Erbil, quel serait le chemin ?"
- "Mon frère, je te propose un visa pour l’Espagne pour 7 500 euros."

Nous répondons d'accord. Le rabatteur nous donne alors le numéro d'un passeur en Turquie, qui nous envoie bientôt ce message en arabe, d’une voix caverneuse : "Pour ton visa, j'aurais besoin de ton contrat de travail qui prouve que tu es bien employé. Tu peux m'envoyer un faux. J'ai besoin aussi d'un extrait de compte bancaire. Le visa coûte 7 500 euros. Tu laisses l'argent dans un bureau de change à Erbil."

Discussion via Facebook Messenger avec un passeur arabophone (CAPTURE D'ECRAN)

Le passeur ne souhaite pas être payé de la main à la main, ni recevoir de virement bancaire. Tout se fait via un système de garantie, que l’on appelle le "Hawala" ou le "OK system". "Les familles déposent l’argent dans un bureau", nous explique Bilal, un jeune Kurde irakien qui a réussi à passer en Angleterre en janvier dernier après avoir traversé la Manche en bateau. "Une fois que le migrant est arrivé à destination, le bureau donne l’argent au passeur ou à un proche du passeur, nous explique-t-il. On appelle cela le OK system. C’est une garantie."

La "voie royale"

Cette proposition d’achat de visa pour l’Espagne nous intrigue. Les visas européens sont généralement quasiment impossibles à obtenir pour les Irakiens, si l’on s'en tient aux démarches légales. Mais un très bon connaisseur kurde de ces filières, que nous avons rencontré, nous a expliqué que dans certains consulats d’Erbil, il est possible d'en obtenir illégalement. "Si tu es irakien et que tu veux obtenir un visa pour l'Europe, soit tu paies quelqu'un qui va corrompre un fonctionnaire dans les consulats à Erbil, nous dit-il, soit tu te débrouilles pour avoir une lettre d'invitation de la part d'une famille en Europe. Ça aussi, ça s’achète", explique ce Kurde qui souhaite rester anonyme pour des questions de sécurité.

Voilà donc à quoi servent les 7 500 euros que nous réclame le passeur. Et nous avons aussi reçu sur Facebook des offres de visa pour la Roumanie et l'Albanie, à peu près au même prix. Voyager avec un visa obtenu illégalement est ce qu’on peut appeler la "voie royale". Elle concerne les candidats à l’exil qui ont un certain niveau de vie, un passeport, et qui présentent bien. Pour les autres, il faut prendre la route et traverser l'Europe, comme l’a fait Bilal, le jeune Kurde irakien. "Je suis parti d'Erbil au Kurdistan irakien jusqu'en Turquie, raconte-t-il depuis Londres. Puis la Grèce. L'Albanie. Le Kosovo. La Serbie. La Bosnie. La Croatie. La Slovénie. L'Italie. La France et le Royaume-Uni."

Des filières successives, sans "grand chef"

Trois années de trajet éprouvantes à travers l’Europe. Bilal a payé un premier passeur 900 euros pour aller du Kurdistan irakien jusqu'en Turquie. Puis à chaque étape charnière de son périple, il a fait appel à un nouveau réseau. Pour trouver l’argent nécessaire, il lui est arrivé de rester plusieurs mois dans un pays et y travailler au noir. Ces réseaux de passeurs ont une organisation horizontale, contrairement au trafic de drogue qui est davantage pyramidal, avec un boss, un chef de cartel.

"Dans ces filières, un premier réseau de passeurs intervient entre l'Irak et la Turquie. Puis un autre entre la Turquie et la Grèce, explique notre source kurde citée précédemment. Puis il y a un troisième réseau entre l'Italie et la France. Et enfin le quatrième entre la France et la Grande-Bretagne. Souvent, ce sont les Kurdes qui les dirigent, mais il n'y a pas forcément de grand chef qui contrôle tout." Il n'y a pas forcément de grand chef mais plusieurs têtes de réseaux qui dirigent chacun un bout de la filière. Et c'est très lucratif. Entre Erbil et l'Angleterre, les migrants déboursent en moyenne, nous explique Bilal, entre 10 000 et 30 000 dollars.

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