Mineurs isolés étrangers dans la rue : "Tout le monde se renvoie la balle dans ce dossier", proteste une avocate

Catherine Delanoë-Daoud, l'une des signataires d'un signalement adressé au procureur de Paris, s'alarme, samedi sur franceinfo, de la situation "très préoccupante" que connaissent une centaine de mineurs isolés dans les rues de Paris en cette période de grand froid.

Des migrants près du canal Saint-Martin à Paris, le 7 février 2018.
Des migrants près du canal Saint-Martin à Paris, le 7 février 2018. (YOAN VALAT / EPA)

Plusieurs avocats ont adressé jeudi un signalement au parquet de Paris pour l'alerter sur la situation qu'ils jugent "très préoccupante" de mineurs isolés, dont une centaine dorment dans la rue à Paris. Ces jeunes isolés ne peuvent pas être pris en charge par le 115, le samu social, car ils ne sont pas majeurs : ils ont entre 13 et 17 ans.

Catherine Delanoë-Daoud est l'une des signataires et responsable au pôle mineurs isolés étrangers au barreau de Paris. Interrogée samedi 10 février sur franceinfo, elle estime qu'il y a urgence à prendre ces jeunes en charge. 

franceinfo : Il y a urgence aujourd’hui pour ces jeunes ?

Catherine Delanoë-Daoud : Il y a tout à fait urgence, c’est bien la raison pour laquelle nous avons saisi le procureur de la République puisqu’en effet, nous, on les voit tous les jours à l’antenne des mineurs du palais de justice. Des jeunes qui nous supplient de trouver un endroit pour dormir et ce n’est malheureusement pas notre rôle en tant qu’avocats mais heureusement il y a des Parisiens, des associations qui réagissent. L’association MSF [Médecins sans Frontière] est présente sur le terrain et c’est MSF qui paye en ce moment des chambres à l’hôtel pour ces jeunes qui sont à la rue.

Est-ce pour vous la mission de l’Etat, et également de la ville de Paris, que de prendre en charge ces enfants ?

Bien sûr, c’est ce que dit la loi. Elle prévoit que la responsabilité de l’enfance incombe aux conseils départementaux. Donc je vous confirme que c’est bien à la ville de Paris de prendre en charge ces jeunes. Le fait est que la ville de Paris fait beaucoup plus que d’autres départements français et il faut le dire. Mais manifestement ce n’est pas suffisant. On le voit avec le dispositif d’évaluation de mineurs isolés étrangers, qu’on appelle le "Demie" et qui est géré par la Croix-Rouge sur délégation de la mairie de Paris. Ce dispositif n’évalue pas tous les jeunes, et selon nos sources, ils refusent au faciès environ 70% des jeunes. Ils viennent dans les locaux du "Demie" mais on les rejette, on leur donne un papier sur lequel il est écrit "appelez le 115" sauf que le Samu Social ne prend pas les mineurs.

Ian Brossat, adjoint à la mairie de Paris en charge du Logement, vient d'annoncer sur franceinfo qu'à chaque fois qu’un mineur se retrouvera à la rue, il sera pris en charge.

C’est merveilleux d’entendre ça, parce que je peux vous dire que les associatifs envoient depuis des mois et des années, plusieurs fois par jours, des listes de jeunes à prendre en charge, or on ne leur répond pas. À l’antenne des mineurs du palais de justice, on reçoit des jeunes qui nous disent "j’ai été rejeté", alors on fait systématiquement un courriel au "Demie" en disant "nous vous demandons d’évaluer ce jeune conformément à la loi", mais on ne nous répond pas. Le juge des enfants, parfois, écrit aussi au "Demie" pour demander d’évaluer des jeunes qui ont été refoulés mais là encore on ne lui répond pas.

Qu’est ce qui bloque selon vous ?

Je ne sais pas, j’aimerais bien le savoir. Ce qui me choque encore plus c’est quand j’entends le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb dire qu’en réalité beaucoup de ces jeunes ne veulent pas de protection. Mais de qui parle-t-il ? Qui a-t-il rencontré ? Moi je ne vois que des jeunes qui supplient qu’on les protège.

Est-ce que vous avez reçu une réponse du procureur de la république de Paris à votre lettre ?

Oui, nous avons reçu une réponse vendredi en fin d’après-midi. Il nous répond en substance que c’est au conseil départemental qu’il appartient d’évaluer les jeunes et que tant qu’ils ne sont pas reconnus officiellement comme des mineurs, il n’est pas compétent. Tout le monde se renvoie la balle dans ce dossier. Et en attendant, même si le plan grand froid a été déclenché permettant l’ouverture de nombreuses places dans des gymnases, encore une fois, ces lieux sont gérés par le samu social et donc ces jeunes ne peuvent pas y aller. En revanche ce qu’on a mis en place depuis deux jours, c’est un rendez-vous chaque soir à 18 heures au métro place de la Chapelle où militants associatifs et Parisiens anonymes s’accordent pour héberger des jeunes directement chez eux. Et ça vraiment, ça réchauffe le cœur.