Ukraine : ce que l'on sait du programme du nouveau président Volodymyr Zelensky

Le comédien et humoriste a été élu dimanche. Il va faire face à des défis importants, mais son programme est mince. Et sa tâche s'annonce difficile, sans majorité au Parlement et dans un contexte financier délicat pour le pays.

Volodymyr Zelensky donne une conférence de presse après sa victoire à l\'élection présidentielle, à Kiev (Ukraine), le 21 avril 2019.
Volodymyr Zelensky donne une conférence de presse après sa victoire à l'élection présidentielle, à Kiev (Ukraine), le 21 avril 2019. (SPUTNIK / AFP)

"Regardez-nous ! Tout est possible !" Volodymyr Zelensky, acteur et humoriste, a été élu président de l'Ukraine, dimanche 21 avril. Une victoire qui ne fait pas polémique : son adversaire, le président sortant Petro Porochenko, a reconnu sa défaite.

Mais nombre de commentateurs et analystes restent perplexes quant au programme de Volodymyr Zelensky. "Programme flou ? Oui. Il n'a pas de programme du tout", a remarqué sans détour, sur TV5 Monde, Pierre Lorrain, auteur de L'Ukraine, une histoire entre deux destins. "Mais est-ce que c'est un handicap ? Est-ce qu'un programme, ce n'est pas une série de promesses qui n'engagent que ceux qui les écoutent ?", s'est-il interrogé dimanche. Franceinfo revient sur ce qu'a prévu de faire ce novice en politique âgé de 41 ans.

Lutter contre la corruption

Si Pierre Lorrain estime que Volodymyr Zelensky a un programme inexistant, il souligne qu'il a "un plan qui s'articule en deux points". Selon lui, le premier concerne la lutte contre la corruption. "Et là, son plan est bien établi, insiste-t-il. Il y a une vingtaine de points très précis qui font que si on l'applique, l'Ukraine peut sortir de la spirale de la corruption."

Volodymyr Zelensky doit, en effet, une large partie de sa victoire à l’échec du gouvernement précédent à lutter contre la corruption, un fléau qui éclabousse une partie des élites du pays. En octobre 2018, dans son rapport sur la compétitivité mondiale (en anglais), le World Economic Forum a publié son indice de corruption annuel. L'Ukraine y figure parmi les pays les plus corrompus au monde ex-aequo avec l'Iran, la Sierra Leone et la Gambie.

"Les salaires sont très bas, autour de 400 à 500 euros, les pensions de retraite sont autour de 150 à 200 euros, rapporte sur franceinfo Antoine Arjakovsky, historien, spécialiste de la Russie et de l’Ukraine. La plupart des gens sont donc obligés d'avoir plusieurs emplois et c'est la raison pour laquelle, au quotidien, quand on va à l'hôpital ou chez le médecin, il y a des bakchichs."

Relancer le processus de paix avec la Russie

Le second point saillant du plan de Volodymyr Zelensky vise à faire la paix avec Moscou pour reprendre le contrôle sur le bassin houiller et industriel du Donbass et sur une partie de sa frontière avec la Russie. "Il a les moyens parce qu'il a une position pragmatique. Il dit 'la Russie est notre ennemi mais pour finir une guerre, il faut négocier avec l'ennemi donc engageons des négociations'", commente Pierre Lorrain.

De fait, lors de sa première conférence de presse après sa victoire, Volodymyr Zelensky a dit souhaiter "relancer" le processus de paix de Minsk et "arriver à un cessez-le-feu", en référence aux accords signés en février 2015 dans la capitale biélorusse sous l'égide de Kiev, Moscou, Paris et Berlin. Pendant sa campagne, il a évoqué l'idée d'associer les Etats-Unis ou le Royaume-Uni au processus de paix. "Le plus important est de cesser le feu", a-t-il martelé.

S'il est prêt à négocier avec Vladimir Poutine, le nouveau président ukrainien reste ferme : les territoires concernés doivent revenir pleinement dans le giron ukrainien, sans statut particulier.

Volodymyr Zelensky a également qualifié de "priorité numéro un" le retour dans leur pays de "tous [les] prisonniers" ukrainiens, notamment militaires. En novembre, la Russie a capturé trois navires de guerre ukrainiens avec 24 marins à leur bord, au large de la Crimée. "Un acteur sans expérience ne peut pas faire la guerre avec l'agresseur russe", avait martelé le président ukrainien sortant Petro Porochenko pendant la campagne. "Oui, je n’ai pas d’expérience" mais "j’ai suffisamment de force et d’énergie. Bien sûr que je n’ai pas toutes les connaissances, mais je suis en train d’apprendre", avait répondu Volodymyr Zelensky, début mars.

Rompre avec "l'ukrainisation" 

Le président sortant avait imposé un agenda nationaliste. A l'inverse, Volodymyr Zelensky veut "cesser l’'ukrainisation' linguistique et culturelle menée par Petro Porochenko et à laquelle n’adhère pas une partie de la population" et "'réintégrer' les populations du Donbass" majoritairement russophones, rapporte Le Monde

Le nouveau président a une image de jeune entrepreneur occidentalisé et a séduit "une partie de l’électorat russophone qui souhaite évoluer vers d’autres standards", estime dans les colonnes de Libération le philosophe ukrainien Volodymyr Yermolenko.

Maintenir les travailleurs dans le pays

L'Ukraine est victime d'une hémorragie de main-d'œuvre. Les travailleurs quittent le pays pour se rendre dans les pays voisins, qui sont membres de l'Union européenne. Ainsi, en 2017, en Pologne, "pays ultra-fermé à l'immigration, 40% des entreprises ont fait appel à des Ukrainiens. 216 000 permis leur ont été accordés, après 106 000 en 2016", rapportait le quotidien économique Les Echos (article payant) en décembre. Volodymyr Zelensky a indiqué vouloir améliorer les conditions de vie en Ukraine pour enrayer la fuite de ses travailleurs.

Mais toutes ces pistes risquent d'être mises en difficulté en raison d'une situation financière délicate. A trois jours du second tour, la justice a annulé la nationalisation, réalisée fin 2016, de la première banque ukrainienne, PrivatBank, où repose une part non négligeable des économies des Ukrainiens. Les bailleurs de fonds de Kiev ont fait savoir qu'ils suivaient de près ce dossier clé pour l'assainissement financier du pays.

Sans compter que la marge de manœuvre de Volodymyr Zelensky va probablement être limitée faute de majorité au Parlement pour former un gouvernement. Les élections législatives ne sont prévues que le 27 octobre et les avancer pour bénéficier de l'élan de la présidentielle est légalement compliqué. "Zelensky aura beaucoup de mal à s'assurer du soutien du Parlement", qui lui sera "très hostile", estime Anatoli Oktysiouk, du centre d'analyse Democracy House. Difficile, dans ces conditions, de savoir s'il va réussir à remplir l'objectif qu'il a annoncé : "Casser le système."