Rébellion de Wagner : on vous raconte la nuit où le groupe paramilitaire d'Evguéni Prigojine a lancé les hostilités contre l'armée russe

Article rédigé par franceinfo
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Un blindé stationne dans une rue de Rostov-sur-le-Don (Russie), dans la nuit du 23 au 24 juin 2023. (ARKADY BUDNITSKY / ANADOLU AGENCY / AFP)
Le chef de la milice russe a appelé vendredi soir à "stopper" le haut commandement militaire russe, avant de prendre possession du quartier général de l'armée dans la ville de Rostov. "La Russie lutte aujourd'hui pour son avenir", a réagi Vladimir Poutine, qui dénonce une "trahison".

"Ils ont mené des frappes, des frappes de missiles, sur nos camps à l'arrière. Un très grand nombre de nos combattants ont été tués." Il est près de 22 heures (21 heures à Paris), vendredi 23 juin, quand Evguéni Prigojine, le chef de Wagner, accuse l'armée russe d'avoir mené une offensive contre son groupe paramilitaire. Dans un message audio diffusé par son service de presse, le chef de la milice promet alors de "répondre" à ces attaques ordonnées, selon lui, par le ministre de la Défense russe, Sergueï Choïgou.

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Ce dernier dément aussitôt avoir ordonné ces frappes, parlant d'une "provocation" de Prigojine. Mais l'événement s'inscrit dans un contexte de tensions croissantes entre Wagner et l'armée russe. Le commandement des forces russes a exigé récemment que les formations de volontaires engagés sur le front ukrainien signent un contrat avant le 1er juillet, ce que le chef de Wagner a refusé catégoriquement.

Dans une nouvelle critique contre l'armée, vendredi en fin d'après-midi, le patron du groupe paramilitaire a d'ailleurs demandé au comité d'enquête russe d'engager des poursuites pénales contre le ministre de la Défense et le chef de l'état-major russes, les accusant d'être responsables d'un "génocide du peuple russe" et de "trahison".

Une "marche pour la justice", pas un "coup d'Etat"

Quelques heures plus tard, l'ancien "cuisinier" de Vladimir Poutine lance la riposte. "Nous sommes 25 000 et nous allons déterminer pourquoi le chaos règne dans le pays (...) Nos réserves stratégiques, ce sont toute l'armée et tout le pays", déclare dans la soirée de vendredi Evguéni Prigojine. Très actif sur Telegram, le patron de Wagner poste douze messages audio entre 20 heures et 4 heures du matin, relève sur Twitter l'historien militaire Cédric Mas. C'est sa "signature", analyse la correspondante de RFI à Moscou. "Une caméra partout avec lui et une forte présence sur les réseaux sociaux, toujours à l'initiative sur la communication."

Dans l'un des messages audio, le patron du groupe paramilitaire appelle à "stopper" le haut commandement militaire russe et lance un appel à "tous ceux qui veulent nous rejoindre" pour "mettre fin au désordre". Evguéni Prigojine assure mener une "marche pour la justice", pas un "coup d'Etat".

La réaction du Kremlin ne se fait pas attendre. Les autorités russes annoncent l'ouverture d'une enquête contre le chef de Wagner pour "appel à la mutinerie armée". "Les allégations diffusées au nom d'Evguéni Prigojine n'ont aucun fondement", écrit le Comité national antiterroriste de Russie dans un communiqué cité par les agences de presse russes.

Au fil de la soirée, les généraux proches du groupe Wagner apparaissent à la télévision pour tenter de raisonner Evguéni Prigojine. Le général Sergueï Sourovikine demande au groupe paramilitaire d'arrêter, car "l'ennemi attend juste que la situation politique intérieure s'aggrave dans notre pays". Le général Vladimir Alekseyev hausse également le ton : "C'est un coup de poignard dans le dos du pays et du président [Poutine]. Seul le président a le droit de nommer les dirigeants militaires, et vous essayez d'attaquer son autorité. Revenez au bon sens !"

Moscou se barricade 

La menace Wagner est en tout cas prise très au sérieux par les autorités russes. Un peu après minuit, les mesures de sécurité sont renforcées à Moscou, rapporte l'agence d'Etat TASS. "Les installations stratégiques, étatiques et les infrastructures de transport ont été placées sous protection renforcée", détaillent les forces de l'ordre. Les services de sécurité russes appellent aussi à arrêter Evguéni Prigojine. Un bulletin spécial est diffusé sur la première chaîne russe pour assurer à la population que ses allégations "n'ont aucun fondement".

Les forces de l'ordre russes patrouillent dans une zone autour du Kremlin, à Moscou, le 24 juin 2023. (AFP)

Kiev observe de son côté la situation avec attention. Le chef du renseignement militaire ukrainien, Kyrylo Boudanov, estime que les factions russes rivales commencent à "se dévorer entre elles pour le pouvoir et l'argent". Inquiet, le ministère de La Défense russe affirme que les Ukrainiens profitent de la "provocation du patron de Wagner et de la désorganisation engendrée, pour se diriger vers la ville de Bakhmout, reprise par la Russie au mois de mai".

Sur franceinfo, l'historien militaire Cédric Mas s'interroge sur "l'effet de ces dissensions sur les troupes russes qui combattent sur le front" ukrainien. L'entrée en rébellion de Wagner peut apparaître comme "pas très motivante", voire "démoralisante" pour les troupes.

Rostov aux mains de Wagner

Dans la nuit, Evguéni Prigojine passe de la parole aux actes. Le chef du groupe paramilitaire a traversé la frontière et affirme être entré au petit matin dans le quartier général de l'armée russe dans la ville de Rostov-sur-le-Don, centre clé pour l'assaut russe contre l'Ukraine. "Nous sommes au QG, il est 7h30 du matin [6h30, heure de Paris]", déclare-t-il dans une vidéo publiée sur Telegram. Il assure également que ses troupes ont abattu un hélicoptère russe qui avait "ouvert le feu sur une colonne civile".

"Les sites militaires de Rostov sont sous contrôle [du groupe Wagner], y compris l'aérodrome."

Evguéni Prigojine, chef du groupe Wagner

sur Telegram

La capitale russe, la région de Rostov, voisine de l'Ukraine, et celle de Lipetsk, annoncent alors des mesures de sécurité renforcées face à la rébellion de Wagner. Google News est bloqué pour de nombreux utilisateurs de l'internet russe, affirme par ailleurs sur Twitter Netblocks, un groupe qui surveille les coupures d'accès à internet dans le monde. Les autorités russes appellent par ailleurs les habitants de Rostov à ne pas se rendre dans le centre-ville. Sur les réseaux sociaux, des images font état d'hommes en armes aux abords de bâtiments officiels, au milieu des civils.

Quel accueil le groupe Wagner a-t-il reçu dans cette ville russe ? "Le principal point de commandement fonctionne normalement", assure Evguéni Prigojine, toujours sur Telegram, ajoutant qu'"aucun officier" déployé là-bas n'a été suspendu de ses fonctions. Il en profite pour s'en prendre de nouveau à Moscou. "Un grand nombre de territoires" conquis en Ukraine "sont perdus" et "beaucoup de soldats sont tués", affirme-t-il, en accusant l'armée russe de ne pas dire la vérité sur la situation sur le front. 

"La voie de la trahison"

Le Kremlin ne reste pas les bras croisés. Le "régime d'opération antiterroriste" est instauré à Moscou et dans sa région, annonce le Comité national antiterroriste. "Afin d'empêcher d'éventuels attentats", ce régime a également été instauré dans la région de Voronej, frontalière de l'Ukraine. Le ministère de la Défense russe promet par ailleurs de "garantir la sécurité" des combattants du groupe paramilitaire Wagner s'ils se dissocient de l'"aventure criminelle" de leur patron. Le ministère affirme que "de nombreux" membres de Wagner l'ont déjà contacté pour demander à retourner dans leurs casernes.

"Vous avez été dupés pour participer à l'aventure criminelle de Prigojine."

Le ministère de la Défense russe

dans un communiqué

Face à la gravité de la situation, Vladimir Poutine prend la parole samedi en milieu de matinée dans une allocution télévisée. Il admet que la situation à Rostov est "difficile" et condamne "les actions qui cassent notre unité", qualifiées de "trahison". "La Russie lutte aujourd'hui pour son avenir", déclare Vladimir Poutine.

Le président russe, Vladimir Poutine, prononce un discours à la nation alors que les combattants de Wagner organisent une rébellion, le 24 juin 2023. (GAVRIIL GRIGOROV / SPUTNIK)

En complet noir, l'air grave et le ton martial, le chef du Kremlin s'adresse sans le nommer à l'homme qui le défie, accusant "les traîtres" à la nation russe. "Ceux qui ont choisi la voie de la trahison, du chantage, des menaces terroristes vont être punis très rapidement, déclare-t-il. Ceux qui ont effectué cette rébellion militaire ont trahi la Russie et vont répondre de leurs actes." 

"C'est un coup de poignard dans le dos de notre pays et de notre peuple."

Vladimir Poutine

lors d'une allocution télévisée

"Quand il a évoqué la trahison de la patrie, le président s'est profondément trompé. Nous sommes des patriotes. Nous nous sommes battus et nous nous battons, réagit alors Evguéni Prigojine sur Telegram. Nous ne voulons pas que le pays vive dans la corruption, la tromperie et la bureaucratie." Les combattants de Wagner ne se "rendront pas", assure le chef du groupe paramilitaire.

Côté ukrainien, le président Volodymyr Zelensky s'exprime via un message sur Twitter à la mi-journée. "La faiblesse de la Russie est évidente", affirme-t-il. "Pendant longtemps, la Russie a utilisé la propagande pour masquer sa faiblesse et la stupidité de son gouvernement. Mais maintenant, il y a tellement de chaos qu'aucun mensonge ne peut plus le cacher." L'un de ses conseillers, également sur Twitter, prend les paris : "Les prochaines 48 heures définiront le nouveau statut de la Russie."

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