Guerre en Ukraine : les ambitions dévorantes de l'intrigant Evgueni Prigojine, chef d'orchestre du groupe paramilitaire russe Wagner

Article rédigé par
France Télévisions
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 10 min.
Le fondateur du groupe paramilitaire Wagner, Evgueni Prigojine, lors d'une réunion des leaders de la Communauté des Etats indépendants (CEI), le 11 octobre 2017 à Sotchi (Russie). (ANADOLU AGENCY / AFP)

Cet ancien restaurateur emploie désormais des milliers de personnes, notamment des mercenaires. Le conflit en Ukraine offre l'occasion à l'homme de l'ombre, proche de Vladimir Poutine, de continuer son ascension politique, et de prendre une revanche personnelle.

Il avance à pas de loup, avec un immense appétit. Evgueni Prigojine, sexagénaire au crâne rasé et aux manières de brute, occupe une place grandissante dans le paysage public russe, après avoir longtemps patienté en coulisses. Le leader du groupe paramilitaire Wagner bouillonne, se fait remarquer par ses provocations verbales, souvent ponctuées d'insultes. Surtout, il se trouve aujourd'hui à la tête de milliers d'employés impliqués dans des opérations occultes.

Sans la guerre en Ukraine, Evgueni Prigojine serait, sans doute, resté dans un relatif anonymat. Mais son rôle croissant dans le conflit a fait de lui un personnage incontournable. La diffusion sur Telegram, mi-octobre, d'une vidéo tournée en prison en témoigne. On le voit haranguer des détenus qu'il cherche à recruter pour aller combattre en Ukraine. "Vous rentrerez chez vous et vous serez graciés" au bout de six mois, promet-il, tout en précisant que la mort les attend peut-être sur le front.

Evgueni Prigojine s'est également vanté d'avoir manipulé les élections américaines de 2016. Il est sous le coup de sanctions en Europe et aux Etats-Unis pour avoir financé l'Internet Research Agency (IRA), une usine à trolls spécialisée dans la désinformation. Plus récemment, il s'est amusé de l'exécution à coups de masse d'un homme accusé d'avoir déserté les rangs de Wagner, avant d'être repris par les Russes. Il a salué un "magnifique travail"... avant de faire machine arrière, accusant les Etats-Unis du meurtre.

Il "maîtrise tous les codes de la criminalité"

Rien, pourtant, ne prédestinait cet ancien prisonnier à devenir l'influent dirigeant d'un groupe paramilitaire. Evgueni Prigojine passe en effet neuf ans derrière les barreaux, pour "vol, escroquerie et incitation de mineurs à la prostitution", avant d'être libéré en 1990. Après une expérience réussie dans la vente de hot dogs, il se lance dans la restauration et prend la barre du luxueux New Island. Un jeune nommé Vladimir Poutine vient parfois dîner à bord de ce bateau-restaurant situé sur la Neva, à Saint-Pétersbourg.

Après l'élection présidentielle de 2000, qui entérine l'arrivée au pouvoir de l'ancien officier du KGB, le groupe de restauration de Evgueni Prigojine décroche des contrats publics en cascade, par exemple pour les écoles publiques. Il acquiert le surnom de "cuisinier de Poutine", même s'il ne se trouve pas derrière les fourneaux. Sa marmite, en tout cas, déborde rapidement de roubles. "C'est un entrepreneur qui maîtrise tous les codes de la criminalité et de la petite pègre russe, et qui a gravi tous les échelons, explique Colin Gérard, spécialiste de la Russie à l'Institut français de géopolitique. Il a très vite compris les opportunités offertes dans cette décennie."

Vladimir Poutine, alors Premier ministre russe, et Evgueni Prigojine, lors de la visite d'une usine dans les environs de Saint-Pétersbourg (Russie), le 20 septembre 2010. (ALEXEY DRUZHININ / SPUTNIK / AFP)

Son entregent et ses réseaux vont lui permettre de décrocher une nouvelle mission, très sensible, dans l'est de l'Ukraine. Entre la fin 2013 et 2014, il passe des centaines de coups de fil avec des membres de l'administration présidentielle, selon les données obtenues en 2020 par le site de l'ONG Bellingcat (contenu en anglais). Quelques mois plus tard, la PMC Wagner fait son apparition, officiellement sous le statut de société de sécurité privée. Evgueni Prigojine recrute des vétérans endurcis de l'armée et des services spéciaux pour "protéger les Russes" du Donbass. Les combattants locaux, a-t-il dit récemment sur le réseau social russe Vkontakte , ne lui "convenaient pas". 

Evgueni Prigojine est décrit comme un exécutant des basses œuvres du Kremlin par le militant Vladimir Ossetchkine, fondateur de Gulagu.net, un site de référence qui répertorie les actes de torture et la corruption dans le système pénitentiaire russe. "La création de Wagner permettait de cacher l'implication du FSB [les services de renseignement russes] et du GRU [le renseignement militaire russe] dans la guerre au Donbass" à partir du printemps 2014, et donc de sauver les apparences sur la scène internationale. Mais "les premières années, tout l'argent de Wagner venait de l'armée et des services spéciaux. Les recrues touchaient deux à trois fois plus que dans l'armée régulière, et étaient payées en cash", explique  Vladimir Ossetchkine à franceinfo. 

Wagner gagne peu à peu en indépendance, s'exporte en Syrie, ou encore sur le continent africain. En 2018, trois journalistes russes enquêtant sur ses affaires sont tués en Centrafrique. Le groupe attise le ressentiment envers les anciennes puissances coloniales, comme la France au Mali, et cherche des moyens pour s'enrichir. Au Soudan, par exemple, les mercenaires ont mis la main sur des mines d'or, sans rien reverser à l'économie locale, a révélé une récente enquête du Monde.

"Le groupe Wagner a trois dimensions : l'influence, le mercenariat et la prospection minière."

Colin Gérard, chercheur à l'Institut français de gépopolitique

à franceinfo

Evgueni Prigojine monte déjà en puissance. A partir de février 2019, il commence à prendre publiquement la parole via le service de presse de Concord, sa société de restauration. La même année, en octobre, il lance le groupe Patriot, qui regroupe une dizaine de médias créés au début des années 2010 – dont l'agence RIA Fan, qui produit des contenus de propagande. C'est également l'époque des premières productions cinématographiques.

Le patron de Wagner, Evgueni Prigojine, lors d'une cérémonie à Volgograd (Russie), le 24 septembre 2022. (KOMMERSANT / SIPA)

Avec ces premiers jalons, Evgueni Prigojine cherche alors à "se donner une stature de personnalité publique au sein du paysage politique russe", poursuit Colin Gérard. Mais il continue encore de nier ses liens avec Wagner, poursuivant en justice les journalistes qui évoquent ses liens avec le groupe paramilitaire. Ce jeu de dupes ne s'achève qu'en septembre 2022. Il reconnaît alors être à la baguette des "musiciens", surnom de ses mercenaires.

Evgueni Prigojine a-t-il programmé sa montée en régime ? "Il aurait sans doute préféré rester dans l'ombre", estime le journaliste russe Ilya Barabanov, qui a tenté plusieurs fois de rencontrer le personnage à Saint-Pétersbourg, et l'a traqué, en vain, au dernier sommet Russie-Afrique de Sotchi. "Mais avec la guerre, il a dû arpenter les prisons pour recruter, et il était difficile de demeurer caché. Dans ce contexte, mieux valait rendre les choses publiques, et se dévoiler au grand jour." 

Des ennemis dans l'armée et le renseignement

Les bons résultats de Wagner, par ailleurs, lui offrent une couverture face à ses nombreux ennemis. Ses relations sont notoirement mauvaises avec le ministre de la Défense, Sergueï Choïgou. Cette inimitié est liée à la concurrence dans le Donbass, mais également à la Syrie. "Par manque de coordination plus ou moins volontaire entre Moscou et Washington, les mercenaires se sont retrouvés nez à nez avec l'armée américaine, en février 2018, et ont perdu beaucoup d'hommes", raconte Colin Gérard.

Depuis plusieurs mois, Evgueni Prigojine n'hésite plus à éreinter de critiques le commandement militaire russe, de concert avec l'autoritaire dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov. Le colonel-général Alexandre Lapine en a fait les frais et a été remplacé par Sergueï Sourovikine, nouveau commandant en chef. Le "boucher de Syrie" est une vieille connaissance de Evgueni Prigojine. Ce dernier n'a rien trouvé à redire lors de l'annonce du retrait russe de Kherson.

Les relations sont également tendues avec le renseignement. "Pour Wagner, parler au FSB est encore pire que parler à la presse", explique Ilya Barabanov. "Quand ils passent au détecteur de mensonges, avant de signer un contrat, les candidats mercenaires doivent dire s'ils ont des relations ou des connaissances dans les services secrets".

Sur le plan local, son grand rival est le gouverneur de Saint-Pétersbourg, Aleksandr Beglov, qu'il a pourtant aidé à faire réélire en 2019. "Leur brouille semble liée à des contrats de rénovation de certains bâtiments qui n'auraient pas été confiés aux entreprises de Prigojine", explique Colin Gérard. Dans cette ville, le leader de Wagner a même tenté de faire élire des proches aux législatives, sous l'étiquette du parti nationaliste Rodina ("Patrie"). Un échec cuisant, avec des candidatures annulées par la commission électorale.

Des ambitions politiques balbutiantes

Evgueni Prigojine n'a pas pour autant renoncé à sa ville natale. Il a récemment déclaré sur Vkontakte avoir adressé deux courriers de dénonciation au procureur général, afin d'accuser Aleksandr Beglov de "détournement de fonds publics" et de "corruption". De plus, il a pris ses quartiers le 4 novembre dans un immeuble de verre flambant neuf sur la rive droite de la Neva, qui abrite désormais le siège de son groupe privé.

Des visiteurs du centre Wagner de Saint-Pétersbourg (Russie) lors de son inauguration, le 4 novembre 2022. (DMITRI LOVETSKY / SIPA / AP)

"La 'SMP [société militaire privée] Wagner' semble devenir une marque, un objet marketing destiné à recruter de nouvelles recrues", expliquait fin octobre à franceinfo le chercheur Maxime Audinet, spécialiste des stratégies d'influence russes. "Ce centre économique incarne bien la double dimension de cet entrepreunariat d'influence" et illustre son ascension dans "la hiérarchie des élites politico-économiques russes".

>> Reportage dans le nouveau centre Wagner de Saint-Pétersbourg, vitrine du groupe paramilitaire

Quand Evgueni Prigojine investit de l'argent, c'est pour augmenter encore son capital politique. Par exemple en finançant sur ses deniers la mise en place de la "ligne Wagner" dans le Donbass. Ces "dents de dragon" sont également installées le long des frontières russes, dans les régions de Koursk et de Belgorod, où des milices privées sont formées parmi la population. Une manière d'endosser le costume de protecteur du territoire, face à une invasion fantasmée de l'Otan, et de lorgner sur le pouvoir politique, qui le fuit encore.

Il s'apprête d'ailleurs à lancer son mouvement politique, affirme le site russophone Meduza (article en russe), qui dit avoir des sources au sein de l'administration présidentielle. Le média indépendant analyse ses idées ultraconservatrices et ultranationalistes comme une forme de "revanchisme". "Les oligarques et représentants des élites vivent dans un confort infini", écrivait récemment l'intéressé sur Vkontakte. Pour lui "tant que leurs enfants ne partiront pas en guerre, la pleine mobilisation du pays n'aura pas lieu". L'entrepreneur est également qualifié par Meduza de nouveau visage d'un "national-populisme" agressif et violent.

"Evgueni Prigojine est toujours resté dans le deuxième ou troisième cercle de Vladimir Poutine, rappelle de son côté Vladimir Ossetchkine. Il était très utile pour opérer dans les zones grises, mais avec son passé de prisonnier, il n'avait aucune perspective de grande carrière dans la politique ou la fonction publique."

"Il saisit l'opportunité de cette guerre pour faire carrière en politique. Cette période ressemble presque à une campagne électorale."

Vladimir Ossetchkine, fondateur de Gulagu.net

à franceinfo

"Ma mission est d'honorer mon devoir envers la patrie, a promis le chef d'orchestre de Wagner (contenu en russe), fin octobre, assurant qu'il n'envisageait pas "de bâtir de parti politique", et encore moins de se "lancer en politique". Au vu des nombreux revirements qui ont ponctué son parcours, personne n'est obligé de le croire. Certains observateurs affirment que le leader de Wagner bénéficie désormais d'une oreille attentive au Kremlin, alors que l'armée est à la peine. "Il a surtout compris que le temps de Poutine est compté, estime Vladimir Ossetchkine. Et il se prépare, au cas où."

"Je ne pense pas que Prigojine puisse ourdir un complot contre Poutine", répond Ilya Barabanov. Pour le journaliste, le Kremlin garde la main. "Vladimir Poutine veut laisser entendre aux alliés occidentaux de l'Ukraine que s'il était contraint au départ, des forces encore plus sombres pourraient venir le remplacer." En attendant, et dans un contexte de "chaos parmi les élites russes", Evgueni Prigojine peut encore "essayer de monter les échelons du pouvoir, observe Colin Gérard. Au risque, tout de même, de se brûler les ailes".

Prolongez votre lecture autour de ce sujet

tout l'univers Guerre en Ukraine

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.