"Les Russes coupent l'électricité, internet, la télé... Mais les ondes radio n'ont pas de frontières" : comment l'audiovisuel public en Ukraine s'est adapté

Dès le début des frappes russes en février, les médias ont bouleversé leurs programmes pour suivre au plus près l’évolution du conflit. A la radio publique ukrainienne, les émissions sont faites dans des studios improvisés dans des abris au sous-sol. Visite des lieux avec Irina Slavinska, productrice à la radio Kultura.

Article rédigé par
Nicolas Teillard - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
Irina Slavinska, productrice à Suspilne Kultura, une chaîne du groupe audiovisuel public ukrainien, Natsionalna Suspilna Teleradiokompaniia Ukrainy. (FRANCEINFO / RADIO FRANCE)

Quelques centaines de mètres derrière Maïdan, la place de l'Indépendance à Kiev, un grand bâtiment abrite le siège de la radio publique ukrainienne, Natsionalna Suspilna Teleradiokompaniia Ukrainy. Une radio qui s'est adaptée évidemment à la situation de guerre. On descend quelques escaliers pour rejoindre un abri en sous-sol, où l'information a été réalisée à partir du 24 février, dès les premiers jours et les premières semaines de la guerre et de l'attaque de l'armée russe. Quelques escaliers, une porte en fer et c'est Irina Slavinska qui nous accueille, productrice à Suspilne Kultura, cette radio installée à Kiev, au cœur de la capitale.

Franceinfo : Que représente la radio Suspilne Kultura ? Que faites-vous en temps normal et depuis le début de la guerre ?

Irina Slavinska: Nous sommes un peu comme la radio France Culture, par exemple, parce que Kultura fait partie de la télé-radiodiffusion publique. Toutes nos équipes se sont retrouvées dans la matinée du 24 février 2022 ici, dans l'abri antibombes. Moi, j'ai pris l'antenne ce matin-là. Une des premières alertes aériennes pour tous les Kiéviens, c'est moi qui a dû l'annoncer. Je me rappelle que j'ai fait très attention à garder la voix la plus calme possible, pour ne pas stresser l'audience.

Avec l'impression dans ces moments-là, que quand le rouge s'allume à la radio, que le micro est ouvert, qu'on parle à des gens qui ont besoin d'entendre ces informations, d'entendre une voix, quelqu'un qui est avec eux ?

Pour nous, c'est très important. Déjà, on a la possibilité d'entendre les voix des militaires ukrainiens. On sait très bien que beaucoup de gens dans l'armée écoutent la radio, et donc la radio publique ukrainienne. Mais la partie la plus touchante de cette histoire des territoires ukrainiens libérés des villes, des villes et villages ukrainiens libérés des Russes, c'est les histoires des gens qui ont vécu l'occupation russe et qui nous racontent après leur libération, leur expérience d'écoute de la radio publique. Les Russes, quand ils arrivent, la première chose qu'ils font, c'est de couper l'électricité, couper Internet, couper la télé. Mais les ondes de la radio, vous le savez, elles n'ont pas de frontières ! C'est relativement facile d'avoir la possibilité d'écouter de la radio. Et on a eu cette histoire d'une femme à Boutcha qui a passé le 9 mars allongée sur le plancher de son appartement : il y avait les tirs, les bombardements du côté russe. Elle avait les écouteurs sur les oreilles et elle écoutait quelques vers de la poésie de Taras Chevtchenko, un poète iconique pour l'Ukraine. Et elle a écrit à ma collègue que c'était quelque chose qui lui a permis de survivre à cette expérience. J'ai pleuré quand j'ai entendu cette histoire, je l'ai partagée bien sûr avec toute l'équipe et il y avait pas mal de larmes. Et aussi pas mal de fierté de notre travail.

Est-ce qu'il y a de l'excitation en ce moment, avec l'espoir de cette avancée de l'armée ukrainienne ? Est-ce que vous sentez une humeur différente? La voix à la radio trahit les émotions. Est-ce que vous le sentez dans les témoignages aussi, cet espoir ?

Oui, bien sûr. L'humeur change et peut être que le son de notre voix, des voix qu'on entend, a changé un peu. Peut-être que c'est déjà un peu plus léger qu'avant.

Vladimir Poutine agite de plus en plus souvent ces dernières semaines la menace nucléaire. Est-ce que c'est présent aujourd'hui pour les Ukrainiens ? Notamment pour les habitants de la capitale, Kiev, qui peut être une cible évidente ?

Oui, bien sûr. Ça intéresse beaucoup de monde et je sens qu'il y a aussi cette angoisse liée à ces menaces atomiques, etc Je vois que les gens s'intéressent à des sujet assez pratiques. Qu'est-ce qu'on doit voir à la maison, par exemple, pour être préparé à une attaque ? Est-ce qu'il est nécessaire d'avoir certains médicaments chez soi ? Est-ce qu'il est dangereux de sortir ? De rentrer chez soi si on était dans la rue lors de cette possible attaque ? etc. Et de l'autre côté, il y a bien sûr un intérêt pour l'analyse politique. Qu'est-ce que Poutine veut dire en menaçant de cette attaque atomique ? Je sens que notre audience est très attentive à ces sujets.

Il fait plutôt bon à Kiev ces derniers jours, pas trop froid. Mais on est à l'automne et l'hiver arrive, avec des doutes sur la production d'électricité en Ukraine, et sur les conditions de vie des prochains mois. C'est une inquiétude que vous percevez ?

Oui, et on peut le voir aussi dans les actions des municipalités. Il y a des maires qui parlent déjà de leurs actions pour préparer du bois, par exemple, pour le chauffage. Mais je sens qu'il y a des gens qui se sont déjà préparés. Là, on est déjà au mois d'octobre, certains ont commencé leur préparation dès juillet-août. Les gens sont plutôt prêts.

Est-ce qu'il y a une confiance totale dans le discours des autorités ukrainiennes ? Aujourd'hui, vous, comme journaliste, quelle distance est-ce que vous prenez avec ce qui est communiqué aussi par les autorités et ce que vous devez dire à vos auditeurs ?

Quand on dialogue avec le pouvoir, bien sûr qu'on utilise les méthodes standard de n'importe quel journaliste : on vérifie, on repose la question, on reprend les commentaires, on demande quelques avis. S'il y a des informations sur des explosions dans telle ou telle ville, par exemple, on se donne toujours assez de temps pour le recouper avec les services nécessaires. Mais aussi on a nos propres correspondants, nos propres reporters dans ces villes. 

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