Guerre en Ukraine : qui est Vladimir Medinski, ce "négociateur" qui veut réécrire l'histoire de la Grande Russie au côté de Vladimir Poutine ?

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Vladimir Medinski, alors ministre la Culture russe, lors de l'inauguration de la cathédrale orthodoxe de la Sainte-Trinité et du centre culturel russe, à Paris, le 19 octobre 2016.  (MAXPPP)

L'ancien ministre de la Culture a été désigné par le Kremlin pour mener les négociations avec Kiev depuis le 28 février. Un choix symbolique, tant sur le plan de la personnalité de cet homme que sur l'importance accordée à ces discussions.

Le monde a découvert son visage à la table des négociations entre la Russie et l'Ukraine. L'air grave, Vladimir Medinski, cheveux bruns dégarnis et petites lunettes, conduit depuis le lundi 28 février les pourparlers de la délégation russe avec Kiev. S'il est bien connu dans son pays, cet homme de 51 ans ne s'était pas particulièrement illustré sur la scène internationale jusqu'à présent. Et pour cause. Vladimir Medinski a été ministre de la Culture de 2012 à 2020, avant de rejoindre le cercle des conseillers de Vladimir Poutine. 

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Pourquoi l'envoyer sur le front diplomatique ? Quelques éléments de son CV tendent à le justifier. Cet ancien député de la Douma, membre du parti poutinien Russie unie, est diplômé du célèbre Institut d'Etat des relations internationales de Moscou, le Mgimo, qui forme l'essentiel des diplomates russes. Il a travaillé dans ses jeunes années auprès de l'ambassade russe aux Etats-Unis, avant de bifurquer vers les relations publiques et la communication lors de la décennie 1990. 

"Le ministre de la propagande patriotique"

En France, certains historiens, à l'image d'Alain Blum, voient plutôt dans le fait de confier à Vladimir Medinski les rênes des négociations un double message de la part du président autrocrate russe : afficher un certain mépris pour ces pourparlers en choisissant un personnage de second rang en lieu et place d'une figure comme Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères. Et dans le même temps, dépêcher une éminence qui incarne l'idéologie nationaliste de Moscou. Car Vladimir Medinski a longtemps été considéré comme "le ministre de la propagande patriotique", rappelle le spécialiste, qui a dirigé le Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen. A tel point que Vladimir Medinski était surnommé "Propagandon" dans les cercles d'opposition russes, comme le souligne La Revue du crieur dans un article consacré à la mainmise par le Kremlin sur les arts et la culture.

Marié à Marina Medinskaya, qui a fait fortune dans l'immobilier, la publicité et les salons de beauté, Vladimir Medinski s'est distingué par sa passion pour l'histoire russe. "Quand il était encore à la Douma, il a fait partie de la commission de lutte contre la falsification de l'Histoire, créée par Dmitri Medvedev", alors président, explique Emilia Koustova, spécialiste d'histoire et de civilisation russe et soviétique. Depuis 2006, Vladimir Medinski est l'auteur d'une série de livres à succès sur "Les mythes de la Russie" (non traduits). Dans ces ouvrages tirés à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires, il s'applique à déconstruire de supposés clichés tels que "l'ivrognerie, la paresse et la cruauté russes", "la saleté" ou "la prison des nations".

"Il se voit comme une sorte de chevalier de la Sainte et Grande Russie qui, selon lui, aurait toujours été dénigrée et attaquée par les Occidentaux."

Emilia Koustova, historienne

à franceinfo

Dans sa thèse soutenue en 2011 et intitulée "Défauts d'objectivité des savants étrangers dans l'étude de l'histoire russe des XVe-XVIIe siècles", il s'appuie sur les récits de voyageurs occidentaux pour démontrer qu'ils cherchaient à ternir l'image de la Russie. Problème, ce travail est truffé d'approximations, selon des historiens et professeurs d'université européens et russes qui avaient demandé en 2016 le retrait de son titre de docteur. Vladimir Medinski, qui a finalement conservé son diplôme grâce à l'appui du ministère de l'Education, assume de composer un roman national au service "des intérêts de la Russie", comme il l'écrit dans les pages introductives de cette thèse.

La glorification de la Seconde Guerre mondiale

Vladimir Poutine lui a ainsi confié la présidence de la Société russe d'histoire militaire. Selon Emilia Koustova, cette organisation fondée en 2012 met en musique la politique mémorielle du régime et revisite des pans de l'Histoire, comme l'ère soviétique et la Seconde Guerre mondiale. Cette dernière occupe une place centrale dans la rhétorique du Kremlin, comme l'illustre le discours de déclaration de guerre du président russe jeudi 24 février. "A l'entendre, c'est comme si la Russie était de nouveau en train de sauver l'Europe en remettant à sa place ce qu'il désigne comme le 'nazisme' ukrainien", analyse Alexis Berelowitch, maître de conférence à la Sorbonne, coauteur des Russes d'en bas. Enquête sur la Russie post-communiste (Ed. du Seuil, 1996).

Dans une interview au Figaro, début 2020, Vladimir Medinski insistait sur "le rôle décisif de l'Union soviétique dans l'effort de guerre contre le nazisme". Pour lui, la culture est avant tout au service du patriotisme. Et gare à ceux qui osent remettre en question cette glorification de "la grande guerre patriotique", expression qui désigne en Russie le conflit avec l'Allemagne nazie. En poste depuis vingt ans, le directeur des archives d'Etat russes, Sergueï Mironenko, a dû démissionner de son poste en 2016 après avoir qualifié de "mythe" les exploits d'un groupe de soldats de l'Armée rouge dans la bataille de Moscou en 1941, objet du film Les 28 hommes de Panfilov, cofinancé par le ministère de la Culture. Les historiens "essaient de briser les fondements de notre foi en des choses sacrées qui sont gravées dans la pierre", avait fustigé Vladimir Medinski à la télévision.

Une obsession pour la préservation de la "civilisation authentiquement européenne"

La réhabilitation de la figure de Staline est une autre de ses missions. Des bustes du dictateur communiste ont été érigés dans plusieurs villes de Russie ces dernières années. Et il figure en bonne place dans une allée de statues des dirigeants de la Russie, à Moscou, depuis le prince Riourik jusqu'à Vladimir Poutine, en passant par les tsars. Pour Alexis Berelowitch, cette démarche "symbolise la volonté de restaurer la continuité de l'Etat russe. Le régime n'est pas stalinien, il est avant tout pour la grandeur de la Russie". "L'idée est d'arriver à une vision de l'histoire du XXe siècle qui ait un bilan 'globalement positif'", confirme dans Le Monde l'historien Nicolas Werth.

"Le basculement s'est accentué après l'annexion de la Crimée [péninsule ukrainienne annexée par Moscou en 2014], avec une volonté de plus en plus marquée de se distancier de l'Occident."

Nicolas Werth, historien

dans "Le Monde"

Depuis son ministère, Vladimir Medinski a aussi contribué à diffuser l'idée, au sein des élites politiques russes, que l'Europe vivait un déclin sur le plan moral. "Peut-être verrons-nous la Russie dans le rôle de gardienne de la culture européenne, des valeurs chrétiennes et de la civilisation authentiquement européenne, martelait-il en 2014 dans le journal Kommersant. Il estimait que le pays avait le devoir de se défendre culturellement contre "cette 'anti-Europe' pour qu'au moins chez nous soit préservé un Shakespeare sans pédophilie et un Petit Prince sans 'plastique' homosexuelle".

Censures, limogeages et condamnations

De nombreux acteurs de la culture ont fait les frais de ses prises de position très conservatrices. En mars 2015, le directeur d'un théâtre de Sibérie ayant mis en scène une version érotique d'un opéra de Richard Wagner est limogé. La même année, le réalisateur Andreï Zviaguintsev voit son film Léviathan sortir dans une version censurée. En cause, l'adoption d'une loi interdisant les jurons dans les œuvres publiques. En juin 2020, le metteur en scène russe Kirill Serebrennikov, connu pour ses créations osées, son soutien aux personnes LGBT+ et sa critique de l'autoritarisme, est condamné à trois ans de prison avec sursis pour détournement de fonds publics.

Ce virage strict s'inscrit dans l'obsession de préserver les valeurs traditionnelles d'un empire russe idéalisé. Emilia Koustova y voit une façon de combler l'absence de doctrine post-soviétique. La Constitution russe garantit qu'"aucune idéologie ne peut s'instaurer en qualité d'idéologie d'Etat ou obligatoire""La Russie s'est retrouvée dans un entre-deux, entre héritage communiste et néolibéralisme, observe la chercheuse. Faute de rattachement traditionnel à la gauche ou à la droite, ils ont pris la mémoire historique comme idéologie." Pour Alexis Berelowitch, ce mouvement nationaliste était en réalité déjà "en germe à l'intérieur du Parti communiste et a triomphé depuis".

"Avec la fin de l'URSS, les bribes de l'idéologie socialiste disparaissent et, après un bref moment où l'on pense que la Russie va avoir des idées libérales, on renforce, on élargit les discours nationalistes."

Alexis Berelowitch, historien

à franceinfo

Finalement écarté du ministère de la Culture début 2020 à l'occasion d'un remaniement, le décrié Vladimir Medinski semble néanmoins garder toute la confiance de Vladimir Poutine pour réécrire l'Histoire à ses côtés et porter les revendications de Moscou pour mettre fin à la guerre : la reconnaissance de la souveraineté russe sur la Crimée, la "dénazification" ainsi que la "démilitarisation" de l'Etat ukrainien. Ce qui revient, pour le président de l'Ukraine, Volodymyr Zelensky, à "effacer notre histoire, effacer notre pays, nous effacer tous".

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