Guerre en Ukraine : on vous résume "la crise" diplomatique créée par l'ambassadeur de Chine en France après ses propos sur la Crimée et des pays de l'ex-URSS

De son interview sur LCI vendredi jusqu'aux convocations d'émissaires chinois des Etats baltes trois jours plus tard, l'ambassadeur de Chine en France est sous le feu des projecteurs depuis 72 heures.
Article rédigé par franceinfo avec AFP
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L'ambassadeur de Chine en France, Lu Shaye, lors d'une visite au zoo de Beauval à Saint-Aignan (Loir-et-Cher), le 26 août 2019. (GUILLAUME SOUVANT / AFP)

Que se passe-t-il au sein de la diplomatie chinoise en France ? Le représentant de Pékin à Paris, Lu Shaye, était invité de LCI, vendredi 21 avril, lorsqu'il s'est lancé dans une analyse erronée de la situation de la Crimée, région d'Ukraine annexée par la Russie depuis 2014, provoquant de vives réactions au sein de la communauté internationale.

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Le tollé porte également sur les propos qu'il a tenus au sujet des pays de l'ex-URSS et a entraîné la convocation des ambassadeurs de Chine en Lituanie, en Lettonie et en Estonie, lundi. Franceinfo vous résume cette séquence diplomatique tendue en quatre actes.

1  L'ambassadeur remet en cause la souveraineté de certains Etats lors d'une interview

L'ambassadeur de Chine en France, Lu Shaye, était invité sur la chaîne LCI vendredi. Interrogé sur la situation de la province ukrainienne de Crimée, annexée depuis 2014 par Moscou, le diplomate a commenté : "Ça dépend de comment on perçoit ce problème. Il y a l'Histoire. La Crimée était, tout au début, à la Russie. C'est [Nikita] Khrouchtchev qui a offert la Crimée à l'Ukraine dans l'époque de l'Union soviétique." Il en a également profité pour nier la souveraineté d'ex-républiques soviétiques. Selon lui, les pays de l'ex-URSS "n'ont pas le statut effectif dans le droit international, parce qu'il n'y a pas d'accord international pour concrétiser leur statut de pays souverain", a-t-il déclaré vendredi soir.


Or, les Etats nés à la suite de l'effondrement de l'Union soviétique sont des membres souverains, comme le précise la charte de l'ONU.
"Il s'agit de propos absolument faux et révisionnistes", confirme Marc Julienne, chercheur à l'Institut français des relations internationales (Ifri) et expert de la Chine, qui rappelle que le diplomate s'est déjà fait remarquer par plusieurs déclarations et prises de positions contestées durant son passage à Paris. "C'est la énième crise que provoque l'ambassadeur, il ne faut pas s'en étonner outre mesure", considère-t-il.

Lors de cette interview, le diplomate a par ailleurs appelé à arrêter de "chicaner" sur la question des frontières post-soviétiques. "Maintenant, le plus urgent est d'arrêter, de réaliser le cessez-le-feu" entre la Russie et l'Ukraine, a-t-il ajouté.

2 Ses propos provoquent une levée de boucliers d'Etats occidentaux

Ces déclarations à rebours du droit international engendrent un mouvement d'indignation sur la scène internationale. Elles sont qualifiées d'"inacceptables" par Josep Borrell, le chef de la diplomatie européenne. Sur Twitter, Mykhaïlo Podoliak, conseiller à la présidence ukrainienne, dénonce dimanche une "version absurde" de l'histoire de la Crimée et ajoute que "tous les pays de l'ex-URSS ont un statut souverain clair inscrit dans le droit international", appelant Lu Shaye à "ne pas répéter la propagande" russe.

Du côté du Quai d'Orsay, c'est "la consternation". La réaction de Paris intervient samedi soir à travers un communiqué, invitant la Chine à dire si ces déclarations "reflètent sa position, ce que nous espérons ne pas être le cas". L'Ukraine a été reconnue internationalement "dans des frontières incluant la Crimée en 1991 par la totalité de la communauté internationale, Chine comprise, à la chute de l'URSS comme nouvel Etat-membre des Nations unies", insiste Paris, rappelant que l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014 est "illégale au regard du droit international".

Dimanche, dans une tribune publiée dans Le Monde, un collectif de 80 parlementaires demande à la ministre des Affaires étrangères, Catherine Colonna, de "déclarer l'ambassadeur de Chine Lu Shaye persona non grata". Vingt-quatre heures plus tard, Emmanuel Macron dénonce "le type de langage" utilisé par l'ambassadeur. "Pleine solidarité aux pays qui ont été attaqués dans la lecture de leur histoire et leurs frontières", ajoute le président français.

L'incident survient alors qu'une réunion des ministres des Affaires étrangères de l'Union européenne se tient au Luxembourg lundi, au cours de laquelle les relations entre l'UE et la Chine doivent être "discrètement" abordées, selon les informations d'Euractiv. "Le timing est catastrophique", analyse Antoine Bondaz, spécialiste de la Chine, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). "On est à un moment où beaucoup d'Européens doutent de la position de la Chine, notamment dans la guerre en Ukraine. L'image du pays s'est détériorée en Europe centrale et orientale".

3 Plusieurs ambassadeurs de Chine sont convoqués à travers l'Europe

Après 72 heures d'atermoiement, l'ambassadeur de Chine en France, Lu Shaye, a été reçu par le directeur de cabinet de Catherine Colonna lundi, a appris France Télévisions de source diplomatique, confirmant une information du Monde. Il a appelé l'ambassadeur "à faire un usage de sa parole publique qui soit conforme avec les positions officielles de son pays", a précisé le Quai d'Orsay à l'issue de cette rencontre.

Par ailleurs, la Lituanie, la Lettonie et l'Estonie convoquent "dans la journée" de lundi l'ambassadeur chinois dans leurs capitales respectives. Le but affiché est de "demander une clarification, savoir si la position de la Chine a changé concernant l'indépendance, et leur rappeler que nous ne sommes pas des pays post-soviétiques mais des pays ayant été illégalement occupés par l'Union soviétique", a déclaré le chef de la diplomatie lituanienne, Gabrielius Landsbergis.

"Il s'agit d'une réaction extrêmement forte de l'ensemble des Européens. Le fait que des pays convoquent l'ambassadeur de leur pays, pour des propos tenus par un autre ambassadeur, ça n'arrive presque jamais", insiste le chercheur Antoine Bondaz.

4 La Chine prend ses distances avec son émissaire

Cette prise de position de Lu Shaye correspond-elle à celle de son pays ? Lundi, Pékin, à travers la voix de la porte-parole du ministère des Affaires étrangères chinois, Mao Ning, déclare le contraire, assurant respecter le "statut d'Etats souverains" des pays de l'ex-URSS. "Après l'effondrement de l'Union soviétique, la Chine a été l'un des premiers pays à établir des relations diplomatiques avec les pays concernés", a-t-elle précisé. "Depuis l'établissement des relations diplomatiques, la Chine a toujours adhéré au principe du respect mutuel et de l'égalité pour développer des relations bilatérales d'amitié et de coopération", ajoute la porte-parole.

Ces assertions "n'étaient pas une déclaration de la politique, mais une expression de points de vue personnels au cours d'un débat télévisé. Elles ne devraient pas faire l'objet de sur-interprétation", écrit encore le porte-parole de l'ambassade de Chine en France dans un communiqué publié lundi. Face au tollé, l'ambassade de Chine supprime également les propos controversés sur les anciens Etats soviétiques des retranscriptions du compte WeChat, comme l'a repéré Bloomberg (article payant et en anglais). 

"Cette rectification de Pékin est une étape importante, puisqu'en tant que représentant, ce que l'ambassadeur dit engageait la Chine", commente le chercheur Marc Julienne. Si Pékin se dit officiellement neutre dans le conflit qui oppose Kiev à Moscou, le président chinois Xi Jinping n'a cependant jamais condamné l'invasion russe.

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