Guerre en Ukraine : on vous explique pourquoi la Turquie joue les médiateurs entre Moscou et Kiev

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Le chef de l'Etat turc Recep Tayyip Erdogan, le 29 mars 2022, à Istanbul. (SERGEY KARPUHIN / POOL / AFP)

Les délégations russe et ukrainienne se retrouvent pour une nouvelle session de négociations à Istanbul, dans un pays proche des deux belligérants via des partenariats économiques et militaires.

Les négociations reprennent. Les délégations russe et ukrainienne ont entamé leurs pourparlers à Istanbul, mardi 29 mars en fin de matinée. C'est la première fois que les délégations des deux pays, arrivées la veille en Turquie, se retrouvent autour d'une table, après plusieurs séquences de pourparlers en visioconférence ces dernières semaines.

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"Les deux parties ont des préoccupations légitimes, il est possible de parvenir à une solution acceptable pour la communauté internationale", a estimé mardi le chef de l'Etat turc, Recep Tayyip Erdogan, en accueillant les deux délégations. Le choix fait par les belligérants de se tourner vers la Turquie pour tâcher de trouver un accord n'est pas surprenant. Depuis plusieurs années, Ankara a en effet développé des intérêts croisés, aussi bien avec Moscou qu'avec Kiev.

Un pays de plus en plus proche de la Russie

Membre de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (Otan) depuis 1952, la Turquie a choisi de s'émanciper au fil des décennies de l'influence occidentale dans le concert des nations. "La Turquie estime que son appartenance à l'Otan dans un monde post-Guerre froide n'est plus suffisante et qu'il faut avoir un pied dans le camp occidental, tout en gardant de bonnes relations avec la Russie, la Chine et d'autres", expliquait au début du mois Marc Pierini, ancien ambassadeur de l'Union européenne en Turquie, sur les antennes de France 24.

Pour affirmer son indépendance vis-à-vis de l'alliance américaine, la Turquie n'a pas hésité à se rapprocher de Moscou jusqu'à acquérir en 2017 des missiles russes de défense antiaérienne, les S-400. Un choix complètement incompatible avec le système de l'Otan qui avait froissé Washington : "Nous nous opposons à ce que la Turquie teste ce système, cela risque d'avoir des conséquences graves pour nos relations de défense", s'agaçait le Pentagone en février 2020.

Sur les dossiers syrien ou libyen, Moscou et Ankara s'opposent parfois vivement. Mais cela n'a pas empêché les deux pays de se rapprocher d'un point de vue économique : grandement dépendante du blé russe, la Turquie importe en outre 44% de son gaz auprès de la Russie et a conclu un accord avec Moscou pour construire sa première centrale nucléaire dans la région de Mersin, dans le sud du pays, écrit La Croix. Les Russes étaient également la première nationalité représentée parmi les touristes venus visiter la Turquie en 2021.

Une bonne entente entre Erdogan et Zelensky

La Turquie s'est également rapprochée de l'Ukraine au fil des années. Depuis 2019, le président turc Recep Tayyip Erdogan et son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky se sont rencontrés à pas moins de cinq reprises, relève France 24. Lors de l'annexion de la Crimée en 2014, Erdogan avait manifesté son opposition, mettant notamment en avant la présence d'une importante minorité tatare turcophone dans la péninsule, notait France Culture en avril 2021.

Ces échanges se sont rapidement transformés en partenariat militaire : à partir de 2019, la Turquie a commencé à vendre à l'Ukraine ses drones de combat Bayraktar TB2, puis a autorisé Kiev à en produire sur son sol. Utilisés dans la région séparatiste du Donbass depuis 2019, ces appareils de 12 mètres d'envergure pouvant embarquer quatre missiles ont réussi à ralentir la progression des forces russes depuis le début de la guerre, note La Croix.

"Pour la Turquie, entretenir de bonnes relations avec l'Ukraine était aussi un moyen de se mettre en valeur par rapport à l'Union européenne et l'Otan", décryptait au micro de France Culture Aurélien Denizeau, spécialiste de la Turquie et docteur en science politique et relations internationales, début mars.

Une position tenable sur la durée ?

Depuis le début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, Ankara a tenté de garder un certain équilibre dans ses relations avec Kiev et Moscou. S'il ne manque jamais de clamer "le soutien de la Turquie à l'intégrité territoriale de l'Ukraine", comme l'indique l'agence turque Anadolu, Recep Tayyip Erdogan s'est gardé de se joindre aux sanctions occidentales contre les intérêts russes et s'est également abstenu au Conseil de l'Europe lors du vote suspendant la Russie.

Maîtresse des détroits du Bosphore et des Dardanelles, qui relient la mer Noire et la mer Méditerranée, la Turquie a équilibré sa position en refusant l'accès à ces points stratégiques à trois bâtiments militaires russes les 27 et 28 février. "Cela n'a pas d'impact majeur sur le déroulé stratégique des opérations, car la guerre en Ukraine est avant tout terrestre, mais la Turquie veut empêcher que la guerre s'approfondisse, et veut se prévenir de tout débordement maritime de ce conflit", analysait encore Aurélien Denizeau sur France Culture.

Plus d'un mois après le début de l'invasion, ce savant exercice d'équilibriste a permis à la Turquie de ne se fâcher ni avec Kiev, ni avec Moscou, et de pouvoir accueillir les délégations russe et ukrainienne à Istanbul pour une nouvelle session de discussions. Mais cette position est-elle tenable sur la durée ? "On est en présence d’un pays prudent dont l'attitude illustre sa ligne diplomatique, analyse pour France 24 Jean Marcou, professeur des universités à Sciences Po Grenoble. La grande question est de savoir si le pays va pouvoir continuer cette politique du grand écart dans ce monde de plus en plus polarisé."

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