La crise en Ukraine vue par les Russes

L'opinion publique russe soutient largement le rattachement de la Crimée à Moscou. Francetv info s'est penché sur les idées et les arguments qui sous-tendent la vision russe du conflit.

\"Le fascisme ne passera pas\", scandent des manifestants pro-Poutine, à Moscou (Russie), le 15 mars 2014.
"Le fascisme ne passera pas", scandent des manifestants pro-Poutine, à Moscou (Russie), le 15 mars 2014. (VITALIY BELOUSOV / RIA NOVOSTI)

"#MerciPoutinepourlaCrimée" (#СпасибоПутинуЗаКрым, en russe). Après le référendum et le rattachement de la Crimée, ce hashtag a fleuri sur les comptes d'utilisateurs russes de Twitter. "Aujourd'hui, pour mon anniversaire, ils m'ont donné un morceau de cette chère Ukraine :) #mercipoutinepourlacrimée", se félicite ainsi Denis Suprunov, un habitant de Kazan, comme des centaines de Russes en liesse.

 

Twitter reflète un sentiment largement partagé en Russie : l'intervention en Crimée est justifiée. En témoigne la cote de popularité de Vladimir Poutine, qui s'est envolée de dix points en un mois : elle tourne maintenant autour de 70%.

Vue de France, cette unanimité est surprenante. Alors que le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, estime que les Occidentaux ne comprennent rien car ils "sont déconnectés de la réalité", francetv info s'est penché sur les arguments russes. En y apportant, à chaque fois, un bémol.

Argument n°1 : "Les Occidentaux sont derrière la contestation à Kiev"

Quand le président ukrainien Viktor Ianoukovitch a déserté Kiev, sous la pression des manifestants, de nombreux Russes y ont vu la patte des Américains et de leurs affidés européens, la France en tête. Début février, un conseiller de Poutine a accusé les Américains de financer, d'armer et même d'entraîner les "rebelles ukrainiens" dans l'enceinte de l'ambassade américaine.

La révélation d'une conversation téléphonique, entre la plus haute responsable du département d'Etat américain pour le continent européen, Victoria Nuland, et une voix qui correspond à celle de l'ambassadeur des Etats-Unis à Kiev, vient selon eux apporter du crédit à cette thèse. Dans la vidéo titrée "Les marionnettes de Maïdan", Victoria Nuland s'énerve : "Je pense que c'est bien que les Nations unies aident à faire coller les choses, et ... tu sais... que l'Union européenne [accusée de ne pas assez faire pression sur le président Ianoukovitch] aille se faire foutre."

Cette conversation (interceptée et diffusée par les services de renseignement russes, estiment des responsables américains) montre que les Etats-Unis envisageaient déjà la nomination des membres de l'opposition dans un futur gouvernement avant la chute de Ianoukovitch.


Mais... Depuis son indépendance, l'Ukraine traverse une crise identitaire, tiraillée entre influences occidentales et russes, explique le Washington Post (article en anglais). A chaque élection présidentielle, le pays s'est trouvé divisé entre l'Est, historiquement proche de la Russie, et l'Ouest, attiré par l'Europe. Le renversement de Viktor Ianoukovitch signifie, pour Vladimir Poutine, la disparition d'un allié. Et, pour la Russie, cela signifie que l'Ukraine quitte sa sphère d'influence pour se rapprocher de l'Union européenne et des Etats-Unis. De là à affirmer que les Etats-Unis sont à l'origine de la contestation en Ukraine, il y a un grand pas qu'aucun élément tangible ne corrobore. Quant au financement supposé des manifestants, ces éléments ont été qualifiés de "pure fantaisie" par les Etats-Unis.

Argument n°2 : "Les manifestants de Kiev sont des fascistes"

Sergueï Lavrov a qualifié les événements en Ukraine de "révolution brune". Dans un communiqué de presse relayé par l'agence russe Ria Novosti, le ministère des Affaires étrangères russe s'étonne que "l'Occident surmonte facilement tout scrupule au sujet du nationalisme et de l'antisémitisme afin de récolter les dividendes géopolitiques du moment".

Les télévisions russes ont régulièrement décrit les manifestants de la place de l'Indépendance comme des fascistes. Un discours qui fait écho en Russie et en Ukraine, deux pays très marqués par la seconde guerre mondiale. "Ces terroristes veulent venir détruire nos monuments et l'histoire de notre combat contre le fascisme, affirmait ainsi, en Ukraine, un ex-membre des forces sous-marines, Vasily Gradsky. Ils veulent venir brûler nos maisons et ils ont dit qu'ils pendraient les gens qui parlent russe." De nombreux habitants de Crimée ont donc appelé à la protection de Moscou contre les "fascistes".

L'une des trois figures de la contestation de la place Maïdan, à  Kiev, était Oleg Tiagnibok, le leader du parti nationaliste Svoboda. Ce sont des députés de ce parti qui ont agressé le chef de la télévision publique, comme on le voit sur cette vidéo largement diffusée en Russie et en France.

Mais... Si les mouvements d'extrême droite qui ont participé aux événements de Kiev sont inquiétants, ils n'ont pas été à l'origine de la contestation et restent minoritaires. Aujourd'hui, l'Ukraine est dirigée par Olexandre Tourtchinov, de l'Union panukrainienne Patrie, un parti pro-européen. Il est le bras droit de l'égérie de la révolution orange, Ioulia Timochenko, emprisonnée pendant trois ans.

Argument n°3 : "Les snipers de Kiev étaient à la solde de l'opposition"

Un voile de mystère continue de planer sur les snipers de Kiev qui ont tué des dizaines de contestataires en février. Moscou laisse entendre qu'ils étaient à la solde de l'opposition, et des Russes s'en font l'écho. Dans une conversation téléphonique enregistrée et largement diffusée en Russie, le ministre des Affaires étrangères estonien confie à la chef de la diplomatie européenne, Catherine Ashton, que les leaders de l'opposition ukrainienne ont pu recruter les snipers qui ont tiré sur les manifestants et les policiers.

"Les dernières informations sur cette affaire de prétendus snipers ne peuvent plus être dissimulées", a réagi le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov. Il a réclamé une enquête indépendante de l'OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe). "Il y a eu trop de mensonges, et qui ont été utilisés trop longtemps afin de diriger l'opinion publique européenne dans la mauvaise direction, allant à l'encontre des faits objectifs", a-t-il plaidé.

Mais... Pour le moment, aucun élément supplémentaire ne vient sérieusement étayer cette thèse. En Ukraine, les snipers font l'objet d'une vive controverse. Certains accusent les nouvelles autorités de créer la confusion, alors que les services de sécurité seraient responsables des tirs mortels. Au sein des forces de sécurité ukrainiennes, on attribue volontiers ces tirs à une tierce partie, pour ne pas citer les Russes.

Argument n°4 : "Les Occidentaux ne connaissent pas l'histoire de la Crimée, c'est une région russe"

Le président de la Douma (l'équivalent de l'Assemblée nationale), Sergueï Narychkine, cité par La Voix de la Russie, affirme que "la réaction étrangère inadéquate sur les événements en Crimée tient certes dans une grande mesure à la position hypocrite de nos partenaires occidentaux et à leur mauvaise connaissance de notre histoire. (...) Aujourd'hui, au bout de 230 ans, la Crimée est de nouveau au sein de la Russie."

De nombreux Russes estiment que la Crimée a toujours été russe. Qu'elle se soit retrouvée en Ukraine serait une erreur de l'histoire. En 1954, le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev aurait "offert" cette région à la République socialiste soviétique d'Ukraine. "Cette décision a été prise en violation évidente des normes constitutionnelles de l'époque. La décision a été prise dans les couloirs", estime Vladimir Poutine, selon l'agence russe Ria Novosti. Pour lui, "lorsque la Crimée s'est retrouvée au sein d'un autre Etat (après la chute de l'URSS), la Russie a réalisé qu'elle avait été non seulement volée, mais dépouillée". En 1991, Moscou "a baissé la tête, s'est résignée".

Mais... L'affirmation de Poutine est à nuancer. L'histoire de cette péninsule est complexe, explique notre blog Déjà Vu : "Depuis cinq siècles, la Crimée n’a jamais pu profiter d’une quelconque indépendance et s’est retrouvée successivement sous contrôle de l'Empire ottoman, de l'Empire russe et de l'URSS." Il ajoute toutefois que "la politique menée par l’Empire des tsars, puis par l’URSS, a largement renforcé le caractère russe d’une région déjà culturellement et linguistiquement bien plus attachée à Moscou qu’à Kiev".

Argument n°5 : "Les Occidentaux choisissent les référendums qui les arrangent"

Pour justifier l'indépendance du Kosovo, le Kremlin a mis en avant le précédent du Kosovo, dont l'indépendance a été soutenue par les Occidentaux. Pour le quotidien RBC Daily, cité par Ria Novosti, ce qui s'est passé en Crimée n'est que la répétition de l'indépendance du Kosovo, province du sud de la Serbie peuplée majoritairement d'Albanais. "Pour une raison inconnue, ce que peuvent les Albanais du Kosovo (et nous les respectons) est interdit aux Russes, Ukrainiens et Tatars en Crimée ? a argué Vladimir Poutine. Ce n'est même pas la politique de deux poids deux mesures, c'est un cynisme étonnant."

Le site russe Vzgliad, traduit par Courrier international, reprend ce parallèle et pointe que, contrairement à l'Otan qui a bombardé les Serbes, la Russie "se comporte aussi pacifiquement qu'il est possible", alors que "tous les peuples ont droit à l'autodétermination". Même son de cloche de La Voix de la Russie, qui dénonce "la position incohérente des pays occidentaux dans telle ou telle région pour des problèmes similaires".

Mais... Cependant, la Crimée n'est pas la copie conforme du Kosovo. Les Ukrainiens n'ont pas opprimé la Crimée depuis le renversement de Viktor Ianoukovitch. "Au Kosovo, il y avait eu la répression serbe, des crimes massifs contre l’humanité et l’instauration, en juin 1999, d’un protectorat international sous l’égide de l’ONU. Cela n’a rien à voir avec la situation en Crimée", explique Pierre Hassner, professeur émérite à Sciences Po, à Libération. Enfin, le référendum en Crimée intervient après l'occupation militaire de la péninsule par les Russes.